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29 octobre 2009 4 29 /10 /octobre /2009 15:15
Ai récemment eu l'occasion de lire le Rapport Meadows (alias "The limits to Growth"), dont on m'a passé une édition d'origine. Publié en 1972, ce rapport Meadows (du nom de deux de 4 auteurs) résume les travaux d'une équipe du MIT réalisés à l'instigation du Club de Rome. En utilisant un modèle informatique, nécessairement ultra-simplifié, du monde - "the World Model"- les auteurs entendaient étudier les évolutions possibles du système, particulièrement des grandes variables que sont population, production agricole, production industrielle, pollution et consommation de ressources non-renouvelables (aggrégées à l'échelle globale).

Les conclusions de ce rapport, basées sur les simulations obtenues avec leur modèle, étaient 1°) que si ces variables continuaient sur leur lancée "actuelles" ( de l'époque), les limites de la croissance seraient atteintes quelque part au cours de la centaine d'année suivante, résultant probablement en l'effondrement du système économique et de la population - 2°) il était possible de modifier ces tendances pour mettre le système sur une trajectoire durable (écologiquement et économiquement - 3°) plus tôt on s'y mettait, plus les chances de succès étaient grandes.
Assez naturellement, c'est surtout la première conclusion, assez forte, qui a retenu l'attention, et provoqué, à la sortie du Rapport, de vives controverses, le rapport s'attirant de cinglantes critiques notamment de la part des économistes.
De nos jours, ce rapport est semble-t-il un peu retombé dans l'oubli - n'étant plus cité en général que comme exemple de prévision écolo-malthusianno-apocalypto-millenariste ayant lamentablement échoué (et sous entendu, il y aurait urgence  à ignorer tous les "warnings" similaires émis aujourd'hui par différents organismes sur les contraintes environnement/ressources...). L'argument supposément fatal étant que le Rapport Meadows avait prévu l'effondrement du système avant la fin du 20è siècle - chose qui ne s'est pas produite, vous voyez bien, donc tout ca c'était bidon et tout va bien.
 
Je comptais faire un résumé du rapport, mais Jancovici en a déjà fait un sur son site, vers lequel je ne peux que vous renvoyer (grosso modo, le scenario "business as usual" conduit à un effondrement du système quelque part au cours du XXIè siècle - et toutes les hypothèses optimistes sur les ressources, la technologies, le contrôle démographique, etc... ne font que décaler ou modifier la dynamique de cet effondrement, tant que subsite dans le système une boucle de rétroaction positive qui fait que le système recherche la croissance économique).

Je vais simplement insister ici sur le fait que nulle part dans le rapport il n'est fait mention d'une prévision d'effondrement du système avant l'an 2000. Ce "strawman" émane visiblement de gens qui ne l'ont pas lu ... En fait, les auteurs insistent même beaucoup sur le fait qu'ils ne sont pas intéressés par des prévisions exactes, mais plutôt par le comportement général du système et des variables principales ( qui n'est pas nécessairement intuitif dans un système complexe) - il serait d'ailleurs irréaliste d'attendre davantage de leur modèle. Par exemple, p.99, dans "the purpose of the world model":
"In this first simple world model, we are interested only in the broad behavior modes of the population-capital system. By behavior modes we mean the tendencies of the variables in the system (population or pollution, for example) to change as time progresses. A variables may increase, decrease, remain constant, oscillate, or combine several of these characteristic modes. [...]. A major purpose in constructing the world model has been to determine which, if any, of these behavior modes will be most characteristic of the world system as it reaches the limits to growth. This process of determining behavior modes is "prediction" only in the most limited sense of the word. The output graph reproduced later in this book show values for world population, capital, and other variables on a time scale that begins in the year 1900 and continues until 2100. These graphs are not exact predictions of the values of the variables at any particular year in the future. They are indications  of the system's behavioral tendancies only."
Et ce n'est qu'un des nombreux passages où les auteurs nuancent les conclusion à tirer de leurs simulations.
Si donc on cherche à démontrer que le rapport a tout faux, pourquoi pas, il faudrait plutôt aller chercher dans la mécanique du modèle, montrer en quoi il manque des pièces, ou en quoi certaines sont fausses. Quand je parlais de modèle ultra-simplifé, ils se sont quand même un peu creusés la tête:



Les relations entre les différentes variables sont quantifiées d'après les observations, le plus possible, malgré les données souvent insuffisantes à l'échelle considérée, les auteurs insistant sur le fait qu'au premier ordre, c'est l'existence des relations (et leurs signes) qui détermine le comportement du système, davantage que leur quantification exacte.
SInon, en termes de validation, le modèle reproduit apparemment dans son ensemble l'évolution observée sur 1900-1970 - mais il n'est pas clair dans quel mesure il y a eu calibration sur ces données historiques, donc ce n'est pas un test suffisant. Non, comme tout modèle, on pourrait penser  comparer simplement ses prédictions avec la réalité, maintenant qu'on a plus de 30 ans de recul. Evidemment, dans le cas du World Model, ce n'est pas simple car certaines variables sont des aggrégations globales, presqu'abstraites, pour lesquelles il est difficile d'avoir les données correspondantes (ex, la "pollution") - d'autre part, après avoir insisté sur le fait que ce ne sont pas des prévisions à prendre sur le plan quantitatif, mais plutôt qualtitativement (en tendances, en dynamique) , essayer de faire une comparaison rigoureuse avec les observations serait un peu contradictoire. Néanmoins, dans un article de Global Environmental Change de 2008, " A comparison of The Limits to Growth with 30 years of reality",  G. Turner (du CSIRO australien) se livre à l'exercice, une comparaison des projections de 1970 avec les observations 1970-présent.
[MAJ 05/11: tiens, Jancovici vient lui aussi de reprendre cette publication sur la page de son site consavrée au Club de Rome...]
Il compare, donc, l'évolution des variables du monde réel avec celle de trois scenarios du Rapport Meadows ("B.as.usual", "technology", "stabilization" - par exemple, "technology" inclut ressources quasi-illimitées, 75% des matériaux recyclés, pollution réduite de 3/4, contrôle démographique, rendements agricoles doubles), - les deux premiers senarios mènent à un effondrement à plus ou moins long terme, principalement à cause de la déplétion des ressources et de la pollution. Turner indique que nous semblons, surprise, plutôt globalement en phase avec le scenario "business as usual".
Par exemple, "population":

Pour "service per capita"

Ici, cette variable regroupant des éléments assez différents et dont l'évolution est assez dispersée, Turner et al. plotent, pour illustration, la consommation d'électricité per capita (courbe supérieure) et le taux de lettrisme (courbes du bas, jeunes et adultes).

Pour "Food per capita":



Pour "industrial output per capita":

Pour "remaining non-renewable ressource"

Ici, Turner n'a considéré que les combustibles fossiles, arguant que pour les minérais, les ressources sont assez larges (ou les minérais substituables les uns aux autres) pour ne pas être limitantes à un horizon raisonnable - la courbe du haut est celle avec des hypothèses hautes sur les réserves, celles du bas avec des hypothèses basses.

Pour "pollution" :

Ici Turner a considéré la concentration atmosphérique de CO2 comme un proxy de la pollution globale - idéalement il faudrait prendre en compte métaux lourds, polluants organiques, NOx, SOx, substances destructrices d'O3, résidus de pesticides, etc... mais Turner prétend manquer de données aggrégées sur d'assez longues périodes de temps pour ces éléments. On peut ne pas être d'accord avec cela, car il me semble me rappeler que le CO2 est justement une des  "pollutions" (le terme ne s'applique d'ailleurs pas très bien...) dont l'émission dans l'environnement ne diminue pas avec l'accroissement du PIB, alors que les fameuses courbes de Kuznets marchent sinon pour certains autres polluants... A confirmer (c'est d'ailleurs un des points dont il faudrait vérifier l'implémentation dans le World Model).

Au final, malgré les limites de l'exercice, Turner en déduit que tout cela conforte plutôt le World Model: si ce modèle souffrait de graves erreurs, il serait improbable d'obtenir une comparaison favorable. En tout cas, ca ne semble pas l'invalider.
Turner conclut, et il semble difficile de ne pas être d'accord avec lui, en indiquant que les problèmes actuels de peak oil, de changement climatique, de disponibilité en eau, de production agricole (j'ajouterais, de déforestation, de biodiversité, de pertes de sols, etc...) "résonnent" étrangement avec les mécanismes de rétroaction qui entrent en jeu dans le scénario standard de "overshoot and collapse" du Rapport Meadows, et que  "Unless the LtG is invalidated by other scientific research, the data comparison presented here lends support to the conclusion from the LtG that the global system is on an unsustainable trajectory unless there is substantial and rapid reduction in consumptive behaviour, in combination with technological progress."

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commentaires

Donatien 19/11/2010 17:55


Tout d'abord merci beaucoup pour ce billet et pour les commentaires de qualité. Je souhaite réagir à un commentaire de HollyDays (avec qui je suis d’accord à 99,9%).

"Cela est dû au fait qu’à force de repousser un peu les limites les unes après les autres (ce qui, à chaque fois, consomme du capital ; capital qui ne peut, du coup, pas être utilisé pour autre
chose, par exemple l’investissement), on finit par se prendre toutes les limites en même temps au lieu de se les prendre une par une."
Ce raisonnement me semble un peu rapide. Je comprends mal en quoi cela induit une simultanéité. D’ailleurs celle-ci me semble partiellement invalidée par les faits : le problème des CFC est apparu
bien avant d’autres. Intuitivement j’incriminerais plutôt un "conundrum dramatique" comme cause de la simultanéité de problèmes majeurs. La faute à pas de chance quoi.
Je m’appuie pour cela sur le fait que votre argument du coût d’opportunité dans l’utilisation du capital me semble limité. Le progrès technique, en repoussant les limites, accroît au contraire la
productivité. Il permet de consommer moins de ressources capital+travail pour produire (tant qu'on est sous la limite permise par la biosphère, d'ailleurs le problème vient de là, on a oublié un
facteur de production : l'environnement). En terme purement productif, notre système économique est plutôt efficace pour arbitrer l'allocation de ressources entre dépenses R&D, investissement
productif etc.
A mon avis, l’explication du caractère explosif du scénario « comprehensive technology » est plutôt à chercher du côté de l’effet rebond
http://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_rebond_(%C3%A9conomie)
qui ne peut être contré à mon avis qu'avec les mesures proposées par les économistes de la "durabilité forte".


HollyDays 14/11/2009 11:49


Surprise désagréable : over-blog tronque les commentaires trop longs sans prévenir. Pas cool. Il va falloir que je retrouve la fin de mon commentaire précédent, de mémoire. Je disais donc :

Une rupture brutale et profonde dans le système actuel, comme une insurrection révolutionnaire – à supposer qu’elle soit possible et réalisable – provoquerait, certes, un effondrement économique,
qui soulagerait sans doute, dans une certaine mesure, les ressources naturelles. Mais elle ne les soulagerait que pour un temps seulement (et encore... en cas de guerre, l’homme n’est pas connu
pour prendre soin de son environnement : le but, quand on est en guerre, c’est fondamentalement de détruire ce que possède l’ennemi, quelles qu’en soient les conséquences pour soi-même après la
guerre.) Pour un temps seulement, car une fois le calme revenu, cela ne nous empêcherait pas de faire repartir le moteur de la destruction actuelle des ressources naturelles : la recherche d’une
croissance matérielle ininterrompue et sans discernement. Croissance qui serait ressentie comme d’autant plus nécessaire que la situation insurrectionnelle ou de guerre a détruit les possessions
matérielles des gens.

Autrement dit, toute révolution brutale provoquée ne ferait que précipiter l’effondrement que l’on veut éviter ; les gens qui en pâtiraient le plus sont précisément ceux qui souffriraient le plus
d’un effondrement économique provoqué par la pénurie de ressources naturelles ; et l’après-révolution n’empêcherait pas à nouveau la croissance économique d’être réclamée par le peuple. L’intérêt
d’une révolution brutale est assez limité, du coup...

Que faire alors ?

Tant que la grande majorité des gens réclameront de la croissance (y compris celle de leur pouvoir d'achat) rien ne pourra changer. Car en la matière, les dirigeants politiques ne font et ne feront
que ce que leur réclament le peuple (cela est vrai dans les pays démocratiques, mais aussi dans les régimes autoritaires qui ne sont pas des dictatures sanguinaires : la croissance économique
permet d’acheter la paix sociale.)

Pour que ça change, il faut que les gens comprennent quel est le problème, quelles sont les causes du problème, et quelle est l’échelle du problème. Lorsqu’ils auront compris cela, leurs exigences
vis à vis de leurs dirigeants changeront, et les changements économiques nécessaires pourront se faire. Ils pourront se faire d’autant plus vite que les gens seront nombreux à consentir à ces
changements. Ils pourront se faire de manière pacifique et démocratique, ce qui permettra aussi de maintenir un filet de sécurité pour assurer aux gens les plus fragiles de passer cette transition
sans trop de casse (cette casse qu’une insurrection, au contraire, provoquerait et démultiplierait.)

Et pour que les gens comprennent le problème, il faut informer. Informer, informer et informer encore. Et en premier lieu, informer ceux qui sont censés nous informer, les journalistes : car dans
les faits, ils ne connaissent pas mieux le sujet que le quidam du coin, et intellectuellement, ils sont très mal armés pour le comprendre. Informer : c’est ce que fait ICE en animant ce blog, et,
pour ma part, c’est ce que j’essaie de faire en y réagissant. Ça prend du temps, c’est souvent décourageant, mais malheureusement, il n’y a vraiment pas d’alternative connue qui permette de limiter
les dégâts humains.


HollyDays 13/11/2009 01:08


A robin, pour répondre aux autres questions que vous posez

« Même si vos analyses divergent, la conclusion reste inéluctablement le même... »

La constante dans les résultats de Meadows et al., ce n’est pas que « quoiqu'on fasse [...] on va droit dans le mur et à l'effondrement », comme vous dites. C’est que, quoi qu’on fasse,
notre croissance matérielle, tant qu’elle sera exponentielle (donc exprimée en pourcentage de ce qu’on a déjà), nous mènera dans le mur et à l’effondrement. Et c’est très différent : l’effondrement
n’a rien d’inéluctable dès lors qu’on a compris et accepté son origine, parce qu’à ce moment-là, on peut éliminer le véritable nœud du problème.

« Ces rapports (comme le dernier de l'IAE) donnent l'impression que la technologie nous offre le luxe de comptabiliser, spéculer, quantifier notre chute. »

La technologie nous offre effectivement les outils pour avoir une vision assez précise des problèmes auxquels nous faisons face, vous avez entièrement raison. Mais encore faut-il que ceux qui nous
gouvernent écoutent ce que disent nos instruments de mesure et d’analyse : c’est là le principal problème.

Mais contrairement à d’autres commentateurs, je ne prétendrai pas que c’est la première fois qu’une société humaine se trouve au bord d’une catastrophe, et qu’un certain nombre de ses membres de
cette société réalisent le gouffre vers lequel leur société semble vouloir se jeter à corps perdu. Pour ne prendre que cet exemple : en 1933, tous les Allemands n’étaient pas prêts à se jeter
dans les bras de Hitler. De nombreux Allemands n’étaient pas aveuglés par le quotidien et comprenaient très bien la grande dangerosité de cet homme. (PS: une gross’baf’ à ICE s’il me décerne un
point Godwin à découper au burin sur l’écran ! ‘ttention, hein, chuis susceptible ! ;-) )

« C'est peut etre cette distance face au réel, ce cocon scientifique qui permet à l'hotesse du GIEC, de l'IAE, du World Model de dire "on va s'écraser" [...] »

Rassurez-vous, Robin : en ce qui me concerne (et je suis loin d’être le seul dans ce cas), ma capacité à prendre de la distance par rapport au réel ne me fait EN AUCUN CAS perdre le sens des
réalités. Je réalise parfaitement l’énormité de certains de mes propos. Exemple typique à la limite de la caricature, ma réaction au récent billet de ICE « sur la surpopulation » :
http://iceblog.over-blog.com/article-sur-la-surpopulation-37934110-comments.html#comment50003836 ; en même temps, dans cette réaction-là, mon objectif était précisément de pousser la logique de mes
contradicteurs pour montrer à quel point leur position était absurde et leurs arguments hallucinants. Mais ne croyez pas qu’il s’agisse pas d’un « cocon scientifique » : il s’agit d’une
capacité à raisonner (et cela s’apprend). Et je peux vous assurer que cette capacité à prendre de la distance sans perdre le sens des réalités est une force.

Alors c’est vrai, au lieu de rester parfaitement calme, je pourrais sauter comme un cabri sur ma chaise en hurlant « Hé ! Arrêtez ! On court droit à la cata’ ! Machine arrière toute, ou on va
tous mourir ! » Mais – vous l’admettrez avec moi, Robin – tout ce à quoi j’arriverais en faisant cela, c’est qu’on me prenne pour un fou, quelqu’un de sévèrement dérangé du bulbe, qui serait,
au pire, à enfermer, au mieux à regarder bien gentiment en disant « mais oui, mais oui, mon garçon, c’est bien ; reprends encore un peu de purée, plutôt... ». Bref, pour que mon discours
soit un minimum audible, il vaut mieux que je reste calme et posé en toutes circonstances. Même si ce que j’ai à dire est hénauuurme (surtout si c’est énorme !).

« La encore je fais pas avancer le débat je voulais juste diluer des chiffres par un peu d'humanité, c'est ce qu'on essaye de sauver, entre autre. »

Ne croyez pas que ceux qui sont capables de raisonner avec plein de nombres ont perdu de leur humanité et de leur sensibilité. La meilleure preuve, c’est, pour ICE, qu’il a créé ce blog, pour moi,
que je passe autant de temps à rédiger des réactions détaillées et argumentées (parce que croyez-moi, Robin, ça prend beaucoup de temps, y compris de relecture, de taper tout ça...). Nous faisons
cela parce que nous croyons qu’informer correctement les gens, c’est important pour notre avenir et pour la vie de ceux qui vont nous suivre, et parce que l’inaction et la passivité face aux
dangers que nous entrevoyons nous rend malade et nous révolte.

----

« Une derniere question: si on provocait la chute (de ce modèle économique[...]) maintenant, cela empecherait il ce drame annoncé? »

Pour être tout à fait franc, je ne peux m’empêcher d’être extrêmement mal à l’aise face à ce genre de questions. Parce que je connais l’adage : poser une question, c’est déjà un peu y répondre.
Mais bon, je vais quand même essayer.

Tout dépend de ce que vous entendez par « provoquer la chute ». Est-ce que c’est de manière brutale ? Du genre, révolution populaire et insurrection ? Si c’est bien ce à quoi vous
pensez, je ne peux que vous mettre en garde contre ce genre d’idées.

Tout changement est une contrainte pour les gens. Plus le changement est rapide, plus la contrainte est forte et difficile à supporter ; et pour une même contrainte, plus une personne a accès à des
ressources (naturelles, financières, ...), moins c’est difficile pour elle. Autrement dit, plus la transition est rapide, plus elle est brutale ; et plus on est riche, moins le cap est douloureux à
passer. Inversement, lorsque le changement est suffisamment lent, l’évolution se fait beaucoup plus en douceur, et de manière beaucoup plus supportable pour tous.

Une révolution et une insurrection sont des événements sociaux extrêmement brutaux, et elles sont d’autant plus brutales et meurtrières que les idées qu’elles défendent sont rejetées par une part
importante de la population. Et qui en souffrirait le plus, et de loin ? Réponse : ceux qui sont déjà, aujourd’hui, les plus fragiles, ceux qui souffrent déjà le plus aujourd’hui. C’est-à-dire
précisément ceux au nom desquels la révolution et l’insurrection prétendent agir. Pour ne prendre que cet exemple historique : la révolution d’octobre en Russie, magnifiée et montrée en exemple par
les différents régimes communistes, a, dans les faits, provoqué une guerre civile effroyable de sang versé, qui s’est conclue 3 ans plus tard par une famine et une épidémie de typhus plus
meurtrières encore (toutes deux ont fait des millions de morts en quelques mois, notamment chez les paysans ; on a même vu des actes de cannibalisme, tellement les gens souffraient de la faim.)

Si, en son temps, la Révolution française n’a pas été aussi meurtrière, c’est notamment parce que le gouvernement révolutionnaire de 1789 a commencé par supprimer toutes les entraves à la liberté
de production, qu'elles soient agricoles, artisanales ou industrielles – alors qu’on sortait d’un monde où les activités économiques étaient strictement encadrées par l'État ou par des
réglementations qui limitaient le nombre de producteurs – et parce qu’il a supprimé une des principales taxes (et une des plus impopulaires) du pays, la dîme.

Voyez la différence avec la situation actuelle, où un gouvernement révolutionnaire devrait prendre la décision exactement inverse (créer des entraves à la production), ce qui ne pourrait que
provoquer un mécontentement généralisé si la population n’adhère pas au préalable à une telle mesure. Mécontentement généralisé qui porterait en germe une guerre civile si les institutions
démocratiques existantes ont été préalablement sabordées par l’insurrection. Sachant que si la population adhère au préalable à de telles mesures de restriction à la production, alors
l’insurrection ne sert à rien : les institutions démocratiques offrent de bien meilleurs outils pour effectuer les changements nécessaires sans trop de casse et canaliser les mécontentements de
manière pacifique.

Quel modèle économique alternatif ?

Le principal problème dans notre affaire, c’est que le modèle économique alternatif, qui ne rechercherait pas une croissance matérielle exponentielle tous azimuts et perpétuelle, est complètement à
inventer. Et il ne faut pas croire que les extrêmes de l’échiquier politique actuel proposent une solution : l’extrême droite comme l’extrême gauche réclament toujours plus de croissance économique
(ainsi, exiger l’augmentation forte du salaire minimum et des minima sociaux, c’est demander une part de richesse qu’on ne peut obtenir que grâce à de la croissance économique supplémentaire.) Le
communisme, tel qu’il a été mis en place dans les différents pays, se moquait comme d’une guigne des ressources naturelles, tout autant que le capitalisme de l’Occident, et il raisonnait lui aussi
en termes de croissance économique perpétuelle, tout comme le capitalisme financier d’aujourd’hui.

Bref, une rupture brutale et profonde dans le système actuel – à supposer qu’elle soit possible et réalisable – provoquerait, certes, un effondrement économique, qui soulagerait sans doute, dans
une certaine mesure, les ressources naturelles, mais qui ne les soulagerait que pour un temps seulement (et encore... en cas de guerre, l’homme n’est pas connu pour prendre soin de son
environnement : le but, quand on est en guerre, c’est fondamenta


HollyDays 12/11/2009 18:37


A Robin : à propos de « l’élasticité » des limites

Que les limites soient, pour la plupart d’entre elles au moins, élastiques n’est pas quelque chose de très évident à comprendre (pour ma part, il m’a fallu pas mal de temps.) Ce n’est pas évident,
notamment parce que souvent, quand on pense dépassement de limite, on pense à un mur de briques et à quelqu’un qui fonce dedans (la limite étant le point à ne pas dépasser, c’est-à-dire le mur
lui-même). Ce qui n’est pas forcément la bonne image.

En fait, tout dépend de ce qu’on appelle le point limite. Pour reprendre la métaphore de l’élastique, certains placeront le point limite de l’élastique à l’étirement maximum au-delà duquel
l’élastique casse. Sauf que bien en-deçà de cet étirement, il y a une autre limite d’étirement au-delà duquel l’élastique ne casse pas, mais reste néanmoins détendu, une fois que l’on arrête de
tirer dessus : s’il ne retrouve pas sa longueur d’origine, s’il a perdu de son élasticité, c’est bien qu’il a subi un dommage. Autrement dit, la véritable limite durable de l’élastique serait
plutôt celle qui évite un dommage réduisant la durée de vie de l’élastique : en l’occurrence le point en deçà duquel l’élastique est toujours capable de reprendre sa forme (et sa longueur)
d’origine une fois relâché.

Si on applique cela aux terres arables, cela peut donner ceci : il y a effectivement une limite au rendement que l’on peut tirer d’une terre donnée sans la détériorer. Mais on peut malgré tout
dépasser ce rendement limite, et obtenir des rendements encore plus élevés, notamment en utilisant des intrants de synthèse et via un certain nombre de techniques agricoles, au risque de réduire
(voire détruire) un peu la couche d’humus à chaque fois.

Dans les faits, il y a des endroits sur Terre où les terres arables ont été tellement surexploitées qu’aujourd’hui, leur couche d’humus a complètement disparu et qu’il ne reste plus que la roche
mère (qui, avant, se trouvait sous l’humus.) D’autres terres arables n’ont pas été surexploitées au point de dénuder entièrement le sol, mais au point d’éliminer quasiment toute la vie organique de
l’humus, ce qui empêche ensuite de faire pousser des cultures avec un rendement acceptable (on rencontre notamment cette situation dans des pays très industrialisés au secteur agricole très
productif.) Dans les deux cas, les terres en question finissent par être abandonnées par les agriculteurs qui, le plus souvent, vont chercher d’autres terres qui n’étaient pas encore des terres
arables (par exemple, en déforestant, ou en irriguant et en fertilisant de moins bonnes terres.)

Néanmoins, cela n’est pas parce qu’on a fait disparaître une partie de l’humus d’une terre arable du fait de pratiques agricoles inappropriées, ou qu’on a fait disparaître une bonne partie de sa
vie organique, que cet humus est perdu à tout jamais : un certain nombre de techniques agricoles connues permettent de restaurer cet humus. Mais évidemment, plus la couche d’humus est réduite et
abimée, plus il est difficile et long de la restaurer. Bref, l’épaisseur et la qualité de la couche d’humus d’une terre cultivée : voilà une donnée typique, dont la limite est susceptible d’être
érodée puis restaurée, et qui influence énormément les rendements agricoles qu’on obtient de cette terre.

Enfin, autre limite concernant les terres cultivées, à laquelle on pense trop peu souvent : dans de nombreux pays (notamment développés), la surface de terres agricoles se réduit depuis plusieurs
décennies au profit de villes, de routes, de zones industrielles ou bâties, de parkings, … En France, c’est le cas depuis au moins 30 ou 40 ans, et entre 1992 et 2000, par exemple, cette
artificialisation des terres a augmenté en moyenne de plus de 1,5% par an. Là aussi, il y a une limite, qui concerne non le rendement à l’hectare mais la production totale possible : quand il y a
moins de terres cultivées, la production agricole a tendance à se réduire !

Si, maintenant, on applique « l’élasticité » des limites aux ressources halieutiques (attention, les chiffres que je donne ici sont volontairement fantaisistes, ils ne sont là que pour comprendre
le fond du problème) : supposons que la population mondiale de poissons qui vit dans les mers soit capable de produire, mettons par exemple, 10 000 tonnes de poisson par an (via les naissances
d’alevins et la croissance des poissons déjà nés). Alors la pêche des hommes peut sans problème prélever de la mer jusqu’à 10 000 tonnes de poissons chaque année : la ressource, renouvelable, n’est
pas prélevée plus vite qu’elle se renouvelle.

Si, par contre, la pêche des hommes prélève, mettons par exemple, 20 000 tonnes de poisson par an sur la même population mondiale de poissons, alors le prélèvement des hommes excède le rythme de
renouvellement de la ressource. On note alors 3 choses :

1 - Si ce prélèvement excessif ne cesse pas de manière volontaire et se répète d’année en année, il finira par s’arrêter de lui-même lorsque les quantités pêchées s’effondreront parce que le
poisson a disparu des mers. Si cela arrive, le poisson ne pourra en aucun cas repeupler les mers, en tout cas pas à l’échelle humaine des temps.

2 – Chaque année de pêche qui excède le rythme de renouvellement de la ressource (le « niveau durable de pêche ») réduit la ressource existante, qui, du coup, l’année suivante, est moins capable de
se renouveler : moins d’adultes engendrent moins d’alevins. C’est un exemple typique de limite susceptible d’être érodée lorsqu’on la dépasse. Le « niveau durable de pêche » se retrouve un peu plus
bas l’année suivante parce qu’on a mangé une partie de son capital en plus de ses revenus.

3 - Si la pêche repasse sous le niveau durable après quelques années de dépassement, alors les poissons pourront à nouveau se reproduire plus vite et reconstituer leur population. Cette population
se reconstituera d’autant plus vite que le prélèvement annuel est loin en-deçà du niveau durable de prélèvement. La reconstitution la plus rapide est évidemment observée lorsque le prélèvement
annuel est nul : c’est précisément pour cela, par exemple, que les biologistes marins réclament un moratoire total sur la pêche au thon rouge.

Le point 3 ci-dessus décrit un exemple typique de limite qui peut être érodée, mais qui peut aussi être restaurée. Et une fois restaurée, la pêche peut reprendre. Si cette pêche augmente à nouveau
jusqu’à un niveau non durable, alors il faudra réduire le prélèvement jusqu’à ce que les stocks de poissons se reconstituent. Et ainsi de suite. Et si après de nombreuses années, on trace un joli
graphique de la quantité de poissons prélevée par an, on constatera que la courbe oscille autour d’un point qui est le seuil limite de pêche durable. Cette fameuse oscillation (après dépassement de
la limite) dont je parlais dans une de mes réactions précédentes.


Robin 10/11/2009 19:09


Ces commentaires font froids dans le dos, plus encore que le rapport Meadows et ces updates.

Vous parlez de dépasser les limites pour ensuite en revenir. A quel prix?
D'ailleurs je n'ai pas compris, des limites élastiques... prenons par exemple un champ qui nourrie 10 personnes. Elles sont désormais 20, comment on agrandit le champ, en augmentant sa
productivité? Mais les limites sont quand on ne peut plus augmenter cette productivité,non?

Même si vos analyses divergent, la conclusion reste inéluctablement le même... quoiqu'on fasse (investissement dans les énergies renouvellables, stockages du CO2...) on va droit dans le mur et à
l'effondrement(c'est d'actualité).
Ces rapports (comme le dernier de l'IAE) donnent l'impression que la technologie nous offre le luxe de comptabiliser, spéculer, quantifier notre chute.

C'est peut etre cette distance face au réel, ce cocon scientifique qui permet à l'hotesse du GIEC, de l'IAE, du World Model de dire "on va s'écraser" et que les passagers continuent tranquilement
de regarder son écran de télé insérer dans le siège de l'avion.

La encore je fais pas avancer le débat je voulais juste diluer des chiffres par un peu d'humanité, c'est ce qu'on essaye de sauver, entre autre.

Une derniere question: si on provocait la chute (de ce modèle économique, qui apparemment est le centre du problème) maintenant, cela empecherait il ce drame annoncé?


ICE 12/11/2009 13:32


pour ta dernière question:
il ne s'agit pas tellement de chute que d'essayer de mettre le système sur une trajectoire durable. Meadows et al montraient en 70 que c'était possible dans leur modèle (moyennant effectivement
l'arrêt de la "croissance"), mais que plus on s'y mettait tard moins c'était efficace (pour éviter l'effondrement). 40 ans après, je ne sais pas ce qu'ils en pensent.


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