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2 mars 2010 2 02 /03 /mars /2010 10:00
Les plus attentifs d'entre vous n'auront pas manqué de noter, dans l'épidémie de "Gatite" ayant récemment frappé l'IPCC (Climate-, Glacier- , Amazon- ,  Netherlands-, Malaria- Gates, etc... voir cet article de Realclimate pour un résumé...) l'épisode "Africa-Gate", à propos des impacts du changement climatique sur les rendements agricoles en Afrique.
Le scandale: la phrase figurant dans le Résumé pour Décideurs du GIEC, "baisse  jusqu'à -50 % d'ici 2020 dans certains pays d'Afrique" (ici)  provient, dans le texte du rapport, d'une référence à Agoumi et al. (2003), qui n'est pas directement un article peer-reviewed, et surtout qui en fait fait référence à trois pays du maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie) ... Un peu trompeur quand on parle d'Afrique (surtout dans le résumé pour décideurs), où implicitement on fait plutôt référence à l'Afrique sub-saharienne - en tout cas, cette phrase n'aurait pas du figurer telle quelle dans le résumé pour décideur: il est évident que, compte tenu ne serait-ce que des incertitudes sur les projections climatiques, une baisse de 50% en 2020 (dans 10 ans !  on sera à peine "sorti du bruit"...) n'est pas crédible si on fait référence à l'ensemble de l'Afrique. C'est d'autant plus contestable que cette mise en exergue dans le Résumé se fait au détriment des autres études cités dans le rapport complet, qui, elles, dessinent un constat plus nuancées - par exemple:
"However, not all changes in climate and climate variability will be negative, as agriculture and the growing seasons in certain areas (for example, parts of the Ethiopian highlands and parts of southern Africa such as Mozambique), may lengthen under climate change, due to a combination of increased temperature and rainfall changes (Thornton et al., 2006). Mild climate scenarios project further benefits across African croplands for irrigated and, especially, dryland farms"

ou aussi (à propos des précipitations)

" Cependant, les résultats de plusieurs modèles (figures 2.8 et 2.9) indiquent une variation considérable d’un modèle à l’autre, avec une diminution en Afrique du Nord et une augmentation en Afrique de l’Est parmi les réponses les plus robustes. Il existe un large éventail de projections pour les précipitations en Afrique subsa-harienne, certains modèles prévoyant des hausses, d’autres des baisses. Les incidences prévues doivent être considérées dans le contexte de cette grande incertitude. [GT I 11.2, tableau 11.1; GT II 9.4.1] "

Il semble donc légitime de critiquer le rapport du WGII (le group "impacts") sur ce point - i.e, la présence de cette affirmation sur les -50%, dans le résumé principal, affirmation qui plus est largement diffusée depuis.
Incidemment, on en avait déjà parlé sur ce blog, ici (visiblement je crois que j'aurais dû être plus outré à l'époque :-) )

Par ailleurs, la partie sur les impacts agricoles en Afrique du rapport contient assez peu de références "régionales" (sur l'ensemble des pays) - il est donc intéressant de mettre en perspective deux études sur le sujet récemment publiées, avec un point de vue régional.

Dans "Robust negative impacts of climate change on African agriculture" (2010), Schlenker et Lobell font une projection statistique, extrapolant des relations observées sur les dernières décennies entre variabiltié climatique et rendements agricoles (mais, orgho, mil, arachide, cassava) à la période 2046-2065. Ils considèrent un scénario d'émissions modéré (A1B), et les simulations de 16 des modèles IPCC. Moralité: malgré une certaine dispersion (due aux modèles climatiques et aux relations statistiques), en moyenne les impacts semblent essentiellement négatifs sur l'ensemble des pays, avec des valeurs entre -10 et -30 % environ selon les cultures.

http://ej.iop.org/images/1748-9326/5/1/014010/Full/1744302.jpg
Figure 2. Predicted changes in total production (per cent) in SSA from climate change in 2046–2065 relative to 1961–2000. Results for four model specifications using NCC climate data are shown by crop. Box plots show the combined distribution of predicted impacts from (i) sampling one of the 16 climate change models and (ii) bootstrapping the model parameters. The median predicted impact is shown as solid line, while the box shows the 25–75 percentile range. Whiskers extend to the 5 and 95 percentile.

Autre papier: dans cette note pour le rapport 2010 de la banque mondiale ( et sans doute bientôt un papier), Muller et al. (2010) utilisent le modèle de végétation LPJ-mL (Bondeau et al. 2007), décrivant le fonctionnement de la végétation à l'échelle globale et incluant une réprésentation de plusieurs espèces agricoles, pour réaliser le même type de projection, en 2050 aussi. Ils considèrent 3 scenarios et 5 modèles - et, avantage de la modélisation "process-based", regardent en particulier l'effet fertilisant de l'augmentation du CO2 atmosphérique - effet qui manque, par construction, dans l'approche statistique précédente.
La figure suivante présente leur résultat en moyenne sur les 15 simulations, avec ou sans effet du CO2 (c'est un peu surprenant d'avoir moyenné les différents scénatios dans chaque cas, mais bon...):

muller.jpg
Figure 2.2.2: All climate scenario mean (3 emission scenarios in 5 GCMs) impact on (sub-) national crop yields in 2050 (2046-2055 average), expressed in percent change relative to 2000 (1996-2005 average). Panel a) with full CO2 fertilization, panel b) without.

on y retrouve ce qui est généralement estimé en termes d'impacts du réchauffement sur l'agriculture, à savoir l'effet climatique (à droite) favorable aux hautes latitudes (moins de contrainte en t°) et plutôt négatif aux moyennes/basses latitudes, et l'effet positif du CO2 (à gauche), qui en vient à contrebalancer quasiment tous les effets négatifs, sauf autour de la Méditerrannée.
Sur l'Afrique, c'est à la fois cohérent avec ce que disent Schlenker et Lobell (sans CO2 - baisse des rdts de l'ordre de la dizaine de %), et contradictoire puisque cela illustre l'importance potentielle de l'effet fertilisant du CO2 - non pris en compte par S&B. . Le problème, c'est que cet effet, en conditions climatiques "réelles", n'est pas correctement cerné, singulièrement sur les plantes agricoles (voir Long et al. 2006, Tubiello et al. 2007) - du coup est-il bien paramétré dans des modèles types LPJ... - et en tout état de causes il n'est pas dit que le potentiel d'augmentation soit mécaniquement atteint, vu notamment les limitations en autres nutriments (e.g., azote).

Moralité, néanmoins: ces études récentes ne semblent pas conforter l'idée d'un effondrément imminent de rendements agricoles en Afrique - même si les conséquences à moyen termes y sont vraisemblement globalement adverses.
Quoi qu'il en soit, Muller et al. indiquent dans leur article que de toutes façons, même en cas d'impact positif, l'accroissement démographique qui aura lieu dans les prochaines décennies impliquera inévitablement, à surface agricoles constantes, une baisse significative de l'autosuffisance alimentaire - autrement dit il sera indispensable d'améliorer les rendements et/ou d'accroitre les surfaces cultivées.








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Published by ICE
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commentaires

Sylvestre Huet 11/03/2010 17:24


En réalité, il suffit de voir la référence pour comprendre qu'elle ne traitait que du Maghreb.Ma remarque n'était pas pour sauver la phrase, elle n'est pas sauvable, c'est une erreur point barre.
De toute façon, les rendements agricoles dans la plupart des pays africains (quelque soit le régime des précipitations) sont si bas qu'on peut les relever avec de meilleures pratiques agricoles
partout, même avec un climat moins favorable.


Huet sylvestre 10/03/2010 19:02


la phrase du SPM est "Dans certains pays, le rendement de l'agriculture pluviale pourrait chuter de 50% d'ici 2020". Donc, c'est pas toute l'agriculture (pas l'irriguée par exemple), c'est pas
toute l'Afrique, et il y a un conditionnel. Reste la date, manifestement pas raisonnable. On est très loin d'une prédiction d'une chute sur toute l'afrique, de toute l'agriculture et d'un indicatif
futur...


ICE 11/03/2010 16:37


Bien entendu, ce n'est pas une "erreur" au même titre que pour les glaciers. Mais mon impression reste quand même que cette phrase - sans être fausse - en ne retenant qu"une seule étude, ne fait
pas correctement le bilan des connaissances et ne reflète pas correctement les incertitudes (pour l'Afrique).

ps: en afrique sub-saharienne il y a quand même peu d'irrigation (4%, de mémoire et selon la World Bank).