
ICE BLOG
Autour du changement climatique, de l'énergie, et de ce qui va avec...
Bon, je sais bien que là on s'écarte un peu - beaucoup - de la Science, mais enfin le problème du changement climatique est finalement assez souvent invoqué par les partisans de la décroissance,
comme notamment une des justifications de leur projet, pour qu'on puisse avoir un mot à dire sur ce qu'ils disent en son nom.
En fait, j'ai acheté hier, pour la deuxième fois, le mensuel la Décroissance - et pour la deuxième fois il m'a sacrément énervé. C'est surtout là-dessus que je réagis, même si peut-être
(sans doute) ce journal ne représente pas, évidemment, tout le courant de pensée décroissant.
Tout d'abord - principalement, en fait - le ton du journal, très "sale gosse persuadé de détenir la vérité et qui crache sur tout le monde", qualifiant systématiquement par exemple
Le Monde de "tract néo-libéral", ou Libé de "journal d'Edmond de Rotschild". Ils justifient plus ou moins ce mépris par le mépris dont ils sont eux-mêmes victimes en tant que
décroissants : c'est vrai, certes, mais du coup cela ne les grandit pas. Ce ton donne un aspect très communautaire au journal, un côté "nous contre eux" qui a sans doute pour effet
(but?) de souder, comme souvent, le lectorat dans un sentiment d'appartenance ? Le fait est que l'absence de toute remise en question, ou même d'humilité - même quand on prétend détenir la vérité
sur le chemin que doit suivre l'humanité - ne parait pas au niveau, justement, de la hauteur de vue et du recul sur la société dont ils se réclament. Symptomatique, à cet égard,
est leur façon de traiter souvent les objections qu'ils rapportent eux-mêmes à leur encontre simplement par l'ironie et le sarcasme, du style "non, vraiment, on ne voit
pas.. "
Et cela, pour s'intéresser maintenant un peu plus au fond, même quand les objections sont un minimum intéressantes, comme par exemple Pierre-Antoine Delhommais dans une
chronique récente du Monde, écrivant
"Décroissance, justement. Le rêve de quelques-uns est donc en train de devenir réalite. Elle se révèle un peu moins bienheureuse et réjouissante que promise.[...] Les riches
détruisent peut-être la planète, mais celle-ci semble quand même mieux se porter - et encore plus ses habitants - quand l'économie crée des richesses. Les décroissants vont devoir trouver des
arguments de vente très ingénieux pour convaincre les opinions publiques de la pertinence de leur idées et du bien-fondé de leur projet. Ils pourraient ainsi faire partie des grands perdants de
la crise".
Voilà qui semble au moins mériter une réponse étayée, ne serait-ce que pour expliquer comment une décroissance choisie pourrait se distinguer d'une récession subie ... mais non - juste deux
lignes. Idem quand ils rapportent les propos d'Anne-marie Teyssèdre (dans Le Monde encore), qui elle-même rapporte un article de l'économiste Blake Alcott:
"En effet, le comportement frugal d’une fraction de la population aisée se traduit au plan économique par une diminution
de la demande qui, selon les lois du marché, doit se solder par une baisse des prix qui profitera à d’autres personnes au pouvoir d’achat comparable ou un peu moindre… et par rebonds rétablira le
niveau de consommation globale. « Si l’on peut soutenir qu’au plan purement personnel consommer moins est un
bon choix, l’effet [d’un tel comportement individuel] sur l’environnement est en revanche très faible ou inexistant – particulièrement face à l’urgence de réduire la consommation mondiale
de pétrole », précise M. Ascott ".
Le reste de l'article est ici - et plutôt intéressant, plaidant pour une approche réglémentariste et financière de la part des Etats. Idem, on
pourrait penser qu'une réponse argumentée serait bienvenue ici - mais non, juste une pirouette ironique. Rien non plus quand un courrier des lecteurs leur demande comment ils envisagent la
question du chômage avec la décroisance, et les transferts d'emplois entre les différents secteurs appelés à disparaître ou se renforcer dans un tel contexte...
Bref, de façon générale, le journal se contente de faire de l'ironie, supposée mordante, sur le green-washing et les éco-tartuffes (avec leur bête noire YAB - Yann-Arthus Bertrand - Nicolas
hulot, le pdg de Nature-Environnement F.Lemarchand, et globalement toute la sphère du "développement durable"...) , sur l'incohérence des discours politiques, et, plus généralement, d'une
société de consommation qui veut se soucier d'environnement tout en courant après la croissance - il y a de quoi faire, certes, et avec raison, mais au final c'est un peu trop facile et cela
ne fait pas beaucoup avancer les choses. Et quand il fait l'éloge des "décroissants" qui choisissent la simplicité volontaire et le refus de la société de consommation, comme par
exemple à travers cet interview-portrait d'un jeune couple trentenaire près de Lille, tout deux au RMI, cultivant un potager, associatifs, anti-pubs, etc... - on sent soudain toute la sympathie
un peu facile du journal et, tout d'un coup, le manque de cet esprit critique appliqué si abondamment aux écologistes et autres ONG dans les pages précédentes..: en particulier,
que se passe-t-il si d'un coup toute la population adopte ce type de "simplicité volontaire" (et tiens, que deviens le RMI ?) ? comment la frugalité se généralise-t-elle à toute la société,
comment gérer une telle transition ? ce type de comportement ne serait-il finalement possible que s'il reste minoritaire au sein d'une société par ailleurs "croissanciste" ?
Quid en termes d'effet global, comme B.Alcott pose la question ?
Ainsi, s'il est rappelé régulièrement, j'ai l'impression, dans les discours décroissants, l'intuitive impossibilité d'une croissance indéfinie dans un monde aux ressources finies, y compris
l'impossibilité de découpler réellement la croissance économique de la croissance des flux de matières et d'énergie (encore que, ce dernier point me semble nécessiter une démonstration
un peu plus poussée qu'une simple intuition - voir par exemple l'article de Jancovici que je mettais en lien dans le premier post de ce blog), il reste que la possibilité "réelle" d'une société décroissante faisant suite à notre société de consommation
occidentale, en termes d'organisation, de fonctionnement, n'est pas démontrée non plus - et même, ne semble pas vraiment être étudiée. Il semble pourtant quil y ait en effet urgence à
réfléchir l'économie et la société en dehors, d'une façon ou d'une autre, du cadre de la croissance économique pure telle qu'elle est définie actuellement. Je trouve donc dommage que la rare
presse décroissante, surtout quand elle veut "faire progresser une cause minoritaire" (mais encore une fois, ce n'est qu'un parmi quelques journaux, il y a peut-être mieux - cela dit ce
que je lis par-ci par-là me semble du même acabit ) se cantonne à la critique radicale anti-système, agréable mais facile, sans faire effort de proposition et surtout de
"réalisme". Notamment parce qu'a priori peu de monde le fera à leur place.
Si un décroissant convaincu passe par ici et peut m'indiquer des lectures démentant complètement les éléments présentés ici, je suis bien évidemment preneur...
merci pour ton commentaire, et pour le lien vers cette revue - il me semble en effet l'avoir deja apercue sur certains étals de librairie. J'essaierais d'y jeter un coup d'oeil.
merci pour votre commentaire. Je n'ai pas lu, personnellement, le rapport du Club de Rome (parait-il dur à trouver) mais seulement, en effet, le résumé - édifiant - qu'en fait Jancovici sur son site.
Il serait en effet très intéressant, comme dit JMJ, de voir ce que pourraient donner ces travaux avec les moyens (informatiques, notamment) actuels. J'ignorais qu'il y avait eu des rééditions et updates significatifs - bon courage pour la traduction, alors, c'est une bonne idée, et l'édition.
Quelque part, il me semble, ce à quoi tend la communauté des sciences de l'environnement et du climat, avec notamment la mise en place de Earth System Model où la composante humaine (couplage avec l'économie, l'usage de sols etc...) se développe, c'est un peu - même de loin - le même genre de travail.
je crois qu'on est tous +/- d'accord: théoriquement, une société humaine durable serait une société à l'équilibre avec son environnement, donc démographiquement plutot stable et avec une empreinte totale sur l'environnement dans les limites du "renouvelable" - pour cela ce que prone les décroissants (en gros, une "simplicité heureuse") parait frappé au coin du bon sens. Mais évidemment, cela ne dit rien de comment on doit gérer la situation actuelle pour parvenir à cet équilibre.
Et notamment, à cela certains objecteront qu'ils faut plutôt raisonner en dynamique (dans un monde qui se développe, la pop. mondiale va probablement passer pas un maximum puis diminuer, l'"intensité environnementale de l'économie" peut évoluer, etc...).
Je suis assez d'accord avec Sirius que le concept de "développement durable" (dans son acception la plus rigoureuse, néanmoins, en la dépouillant du "greenwashing" dont l'habille nombre d'individus intéressés) peut déjà être utile, en termes de transition - et permettre des grandes orientations telles qu'en proposent ceux qui, comme dit Hollydays, ont "essayé sérieusement de réfléchir à la question de la transition économique vers une société durable" (en gros par exemple, si j'ai bien compris, payer davantage l'énergie, internaliser les coûts environnementaux, s'orienter vers l'agroécologie, etc...)
keuseuneum, bob. J'irai regarder Ecorev.
Je suis d'accord que le climat et l'environnement ne sont pas forcément les arguments "véritables" de la décroissance, mais c'est probablement par ce genre d'idées (grosso modo, la surexploitation des ressources non-renouvelables en amont et la dégradation de l'environnement en aval) qu'elle a, sans doute, le plus de chance de populariser ses idées, non ? car la critique des "modes de vie" et de la "société industrielle" aura, pour beaucoup, des consonnances trop politiques, radicales et anti-système, en particulier pour les gens, qui, fondamentalement, sont du bon côté de la vie et profitent qd meme pas mal du système en question.
Quant à la décroissance démographique, j'ai envie d'etre d'accord, mais:
- aura-t-elle vraiment lieu, en effet ? que disent les prévisions démog. ?
- la décroissance démog. "nécessaire" (mais tout dépend alors de l'empreinte individuelle) est-elle compatible avec le fonctionnement de la société et de l'économie ? en d'autres termes, la croissance économique est, pour l'instant, une condition siné qua non du bon fctionnement de nos socéités; dans quelle mesure, l'expansion démographique, à l'échelle globale, n'est-elle pas aussi une condition nécessaire de cette croissance - et donc par ricochet de la bonne marche de nos sociétés?
Par rapport à notre système économique globalisé sous entendant une croissance économique perpétuelle, obsédé par la création de richesses.
Et basé sur une production et une consommation sans cesse à la hausse, il en ressort selon moi une contradiction fondamentale.
Elle oppose une idéologie de mode vie qui tends vers l'infini, à un monde fini qui à une limite dans son espace, et dans ses ressources.
La terre a besoin d'un certain temps pour générer ses fruits exploitables, et assimiler les conséquances des activités humaines... (pour référence je reprends là, entre autre les idées de M Serge Latouche).
Je pense qu'il y a un enjeu cruciale qui nous fait face dans laquelle l'humanité dans son ensemble se doit de changer de mode de vie, ne fusse que pour assurer sa propre survie.
Ce changement nécessite que "l'homme" s'adapte et choisisse un mode de vie plus adapté au cycles de la nature.
Ce qui m'a frappé dans l'article de ICE et du débat qui suit, c'est l'esprit de polémique qui en découle.
j'ai l'impression que c'est un débat de sourd entre l'intéllecte et l'émotion.
D'une part les partisans de la décroissance paraissent trop radicaux dans leurs idées... et les scientifiques rationalisent et finissent par paraître trop intélectuelles.
Alors que fondamentalement il me semble qu'on se retrouve tous dans une réflextion pour repenser et redéfinir le fonctionnement de la société.
Personellement j'ai l'impression de vivre entre les deux... Je ressens une urgence de changement qui me pousse à être émotif, mais en même temps il me semble fondamentale de pouvoir garder un certain recul et d'entamer une réflexion pour éviter des actes et des prises de décisions de nature impulsives.
Cela dit (selon mes pensés) la plus grande difficulté à surmonter serait la perte de nos repères par rapport à notre mode de vie...
L'être humain fonctionne par habitude.
Ce sont nos habitudes qui nous rassurent...
le sentiment qu'on maîtise notre avenir et que notre devenir est entre nos mains est très rassurant.
Lâcher ces certitude et travailler pour créer des lendemains basés sur nos meilleurs idéaux dans un esprit de respect et d'ouverture d'esprit est selon moi le défi principale auquel notre humanité est confronté.