Ai récemment eu l'occasion de lire le
Rapport Meadows (alias
"The limits to Growth"), dont on m'a passé une édition d'origine. Publié en 1972, ce
rapport Meadows (du nom de deux de 4 auteurs) résume les travaux d'une équipe du MIT réalisés à l'instigation du
Club de Rome. En utilisant un modèle informatique, nécessairement ultra-simplifié, du monde - "the World Model"- les auteurs entendaient étudier
les évolutions possibles du système, particulièrement des grandes variables que sont population, production agricole, production industrielle, pollution et consommation de ressources
non-renouvelables (aggrégées à l'échelle globale).
Les conclusions de ce rapport, basées sur les simulations obtenues avec leur modèle, étaient 1°) que si ces variables continuaient sur leur lancée "actuelles" ( de l'époque), les limites de la
croissance seraient atteintes quelque part au cours de la centaine d'année suivante, résultant probablement en l'effondrement du système économique et de la population - 2°) il était possible de
modifier ces tendances pour mettre le système sur une trajectoire durable (écologiquement et économiquement - 3°) plus tôt on s'y mettait, plus les chances de succès étaient grandes.
Assez naturellement, c'est surtout la première conclusion, assez forte, qui a retenu l'attention, et provoqué, à la sortie du Rapport, de vives controverses, le rapport s'attirant de cinglantes
critiques notamment de la part des économistes.
De nos jours, ce rapport est semble-t-il un peu retombé dans l'oubli - n'étant plus cité en général que comme exemple de prévision écolo-malthusianno-apocalypto-millenariste ayant lamentablement
échoué (et sous entendu, il y aurait urgence à ignorer tous les "warnings" similaires émis aujourd'hui par différents organismes sur les contraintes environnement/ressources...). L'argument
supposément fatal étant que le Rapport Meadows avait prévu l'effondrement du système avant la fin du 20è siècle - chose qui ne s'est pas produite, vous voyez bien, donc tout ca c'était bidon et
tout va bien.
Je comptais faire un résumé du rapport, mais Jancovici en a déjà fait un sur son site,
vers lequel je ne peux que vous renvoyer
(grosso modo, le scenario "business as usual" conduit à un effondrement du système quelque part au cours du XXIè siècle - et toutes les hypothèses optimistes sur les ressources, la technologies,
le contrôle démographique, etc... ne font que décaler ou modifier la dynamique de cet effondrement, tant que subsite dans le système une boucle de rétroaction positive qui fait que le système
recherche la croissance économique).
Je vais simplement insister ici sur le fait que nulle part dans le rapport il n'est fait mention d'une prévision d'effondrement du système avant l'an 2000. Ce "strawman" émane visiblement de gens
qui ne l'ont pas lu ... En fait, les auteurs insistent même beaucoup sur le fait qu'ils ne sont pas intéressés par des prévisions exactes, mais plutôt par le comportement général du système et
des variables principales ( qui n'est pas nécessairement intuitif dans un système complexe) - il serait d'ailleurs irréaliste d'attendre davantage de leur modèle. Par exemple, p.99, dans "the
purpose of the world model":
"In this first simple world model, we are interested only in the broad behavior modes of the population-capital system. By behavior modes we mean the tendencies of the variables in the system
(population or pollution, for example) to change as time progresses. A variables may increase, decrease, remain constant, oscillate, or combine several of these characteristic modes. [...]. A
major purpose in constructing the world model has been to determine which, if any, of these behavior modes will be most characteristic of the world system as it reaches the limits to growth. This
process of determining behavior modes is "prediction" only in the most limited sense of the word. The output graph reproduced later in this book show values for world population, capital, and
other variables on a time scale that begins in the year 1900 and continues until 2100. These graphs are not exact predictions of the values of the variables at any particular year in the
future. They are indications of the system's behavioral tendancies only."
Et ce n'est qu'un des nombreux passages où les auteurs nuancent les conclusion à tirer de leurs simulations.
Si donc on cherche à démontrer que le rapport a tout faux, pourquoi pas, il faudrait plutôt aller chercher dans la mécanique du modèle, montrer en quoi il manque des pièces, ou en quoi certaines
sont fausses. Quand je parlais de modèle ultra-simplifé, ils se sont quand même un peu creusés la tête:
Les relations entre les différentes variables sont quantifiées d'après les observations, le plus possible, malgré les données souvent insuffisantes à l'échelle considérée, les auteurs insistant
sur le fait qu'au premier ordre, c'est l'existence des relations (et leurs signes) qui détermine le comportement du système, davantage que leur quantification exacte.
SInon, en termes de validation, le modèle reproduit apparemment dans son ensemble l'évolution observée sur 1900-1970 - mais il n'est pas clair dans quel mesure il y a eu calibration sur ces
données historiques, donc ce n'est pas un test suffisant. Non, comme tout modèle, on pourrait penser comparer simplement ses prédictions avec la réalité, maintenant qu'on a plus de 30 ans
de recul. Evidemment, dans le cas du World Model, ce n'est pas simple car certaines variables sont des aggrégations globales, presqu'abstraites, pour lesquelles il est difficile d'avoir les
données correspondantes (ex, la "pollution") - d'autre part, après avoir insisté sur le fait que ce ne sont pas des prévisions à prendre sur le plan quantitatif, mais plutôt qualtitativement (en
tendances, en dynamique) , essayer de faire une comparaison rigoureuse avec les observations serait un peu contradictoire. Néanmoins, dans un article de
Global Environmental Change de
2008, "
A comparison of The Limits to Growth with 30 years of reality", G. Turner (du CSIRO australien) se livre à l'exercice, une comparaison des projections de 1970 avec les
observations 1970-présent.
[
MAJ 05/11: tiens, Jancovici vient lui aussi de
reprendre cette publication sur la page de son site consavrée au Club de
Rome...]
Il compare, donc, l'évolution des variables du monde réel avec celle de trois scenarios du Rapport Meadows ("B.as.usual", "technology", "stabilization" - par exemple, "technology" inclut
ressources quasi-illimitées, 75% des matériaux recyclés, pollution réduite de 3/4, contrôle démographique, rendements agricoles doubles), - les deux premiers senarios mènent à un effondrement à
plus ou moins long terme, principalement à cause de la déplétion des ressources et de la pollution. Turner indique que nous semblons, surprise, plutôt globalement en phase avec le scenario
"business as usual".
Par exemple, "population":
Pour "service per capita"

Ici, cette variable regroupant des éléments assez différents et dont l'évolution est
assez dispersée, Turner et al. plotent, pour illustration, la consommation d'électricité per capita (courbe supérieure) et le taux de lettrisme (courbes du bas, jeunes et adultes).
Pour "Food per capita":
Pour "industrial output per capita":
Pour "remaining non-renewable ressource"

Ici, Turner n'a considéré que les combustibles fossiles, arguant que pour les minérais,
les ressources sont assez larges (ou les minérais substituables les uns aux autres) pour ne pas être limitantes à un horizon raisonnable - la courbe du haut est celle avec des hypothèses hautes
sur les réserves, celles du bas avec des hypothèses basses.
Pour "pollution" :

Ici Turner a considéré la concentration atmosphérique de CO2 comme un proxy de la
pollution globale - idéalement il faudrait prendre en compte métaux lourds, polluants organiques, NOx, SOx, substances destructrices d'O3, résidus de pesticides, etc... mais Turner prétend
manquer de données aggrégées sur d'assez longues périodes de temps pour ces éléments. On peut ne pas être d'accord avec cela, car il me semble me rappeler que le CO2 est justement une des
"pollutions" (le terme ne s'applique d'ailleurs pas très bien...) dont l'émission dans l'environnement ne diminue pas avec l'accroissement du PIB, alors que les fameuses courbes de
Kuznets marchent sinon pour certains autres polluants... A confirmer (c'est d'ailleurs un des points
dont il faudrait vérifier l'implémentation dans le World Model).
Au final, malgré les limites de l'exercice, Turner en déduit que tout cela conforte plutôt le World Model: si ce modèle souffrait de graves erreurs, il serait improbable d'obtenir une comparaison
favorable. En tout cas, ca ne semble pas l'invalider.
Turner conclut, et il semble difficile de ne pas être d'accord avec lui, en indiquant que les problèmes actuels de peak oil, de changement climatique, de disponibilité en eau, de production
agricole (j'ajouterais, de déforestation, de biodiversité, de pertes de sols, etc...) "résonnent" étrangement avec les mécanismes de rétroaction qui entrent en jeu dans le scénario standard de
"overshoot and collapse" du Rapport Meadows
, et que
"Unless the LtG is invalidated by other scientific research, the data comparison presented here lends support to the
conclusion from the LtG that the global system is on an unsustainable trajectory unless there is substantial and rapid reduction in consumptive behaviour, in combination with technological
progress."
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