Jeudi 29 octobre 2009
- Par ICE
Ai récemment eu l'occasion de lire le Rapport Meadows (alias "The limits to Growth"), dont on m'a passé une édition d'origine. Publié en 1972, ce rapport Meadows (du nom de deux de 4 auteurs) résume les travaux d'une équipe du MIT réalisés à l'instigation du Club de Rome. En utilisant un modèle informatique, nécessairement ultra-simplifié, du monde - "the World Model"- les auteurs entendaient étudier les évolutions possibles du système, particulièrement des grandes variables que sont population, production agricole, production industrielle, pollution et consommation de ressources non-renouvelables (aggrégées à l'échelle globale).

Les conclusions de ce rapport, basées sur les simulations obtenues avec leur modèle, étaient 1°) que si ces variables continuaient sur leur lancée "actuelles" ( de l'époque), les limites de la croissance seraient atteintes quelque part au cours de la centaine d'année suivante, résultant probablement en l'effondrement du système économique et de la population - 2°) il était possible de modifier ces tendances pour mettre le système sur une trajectoire durable (écologiquement et économiquement - 3°) plus tôt on s'y mettait, plus les chances de succès étaient grandes.
Assez naturellement, c'est surtout la première conclusion, assez forte, qui a retenu l'attention, et provoqué, à la sortie du Rapport, de vives controverses, le rapport s'attirant de cinglantes critiques notamment de la part des économistes.
De nos jours, ce rapport est semble-t-il un peu retombé dans l'oubli - n'étant plus cité en général que comme exemple de prévision écolo-malthusianno-apocalypto-millenariste ayant lamentablement échoué (et sous entendu, il y aurait urgence  à ignorer tous les "warnings" similaires émis aujourd'hui par différents organismes sur les contraintes environnement/ressources...). L'argument supposément fatal étant que le Rapport Meadows avait prévu l'effondrement du système avant la fin du 20è siècle - chose qui ne s'est pas produite, vous voyez bien, donc tout ca c'était bidon et tout va bien.
 
Je comptais faire un résumé du rapport, mais Jancovici en a déjà fait un sur son site, vers lequel je ne peux que vous renvoyer (grosso modo, le scenario "business as usual" conduit à un effondrement du système quelque part au cours du XXIè siècle - et toutes les hypothèses optimistes sur les ressources, la technologies, le contrôle démographique, etc... ne font que décaler ou modifier la dynamique de cet effondrement, tant que subsite dans le système une boucle de rétroaction positive qui fait que le système recherche la croissance économique).

Je vais simplement insister ici sur le fait que nulle part dans le rapport il n'est fait mention d'une prévision d'effondrement du système avant l'an 2000. Ce "strawman" émane visiblement de gens qui ne l'ont pas lu ... En fait, les auteurs insistent même beaucoup sur le fait qu'ils ne sont pas intéressés par des prévisions exactes, mais plutôt par le comportement général du système et des variables principales ( qui n'est pas nécessairement intuitif dans un système complexe) - il serait d'ailleurs irréaliste d'attendre davantage de leur modèle. Par exemple, p.99, dans "the purpose of the world model":
"In this first simple world model, we are interested only in the broad behavior modes of the population-capital system. By behavior modes we mean the tendencies of the variables in the system (population or pollution, for example) to change as time progresses. A variables may increase, decrease, remain constant, oscillate, or combine several of these characteristic modes. [...]. A major purpose in constructing the world model has been to determine which, if any, of these behavior modes will be most characteristic of the world system as it reaches the limits to growth. This process of determining behavior modes is "prediction" only in the most limited sense of the word. The output graph reproduced later in this book show values for world population, capital, and other variables on a time scale that begins in the year 1900 and continues until 2100. These graphs are not exact predictions of the values of the variables at any particular year in the future. They are indications  of the system's behavioral tendancies only."
Et ce n'est qu'un des nombreux passages où les auteurs nuancent les conclusion à tirer de leurs simulations.
Si donc on cherche à démontrer que le rapport a tout faux, pourquoi pas, il faudrait plutôt aller chercher dans la mécanique du modèle, montrer en quoi il manque des pièces, ou en quoi certaines sont fausses. Quand je parlais de modèle ultra-simplifé, ils se sont quand même un peu creusés la tête:



Les relations entre les différentes variables sont quantifiées d'après les observations, le plus possible, malgré les données souvent insuffisantes à l'échelle considérée, les auteurs insistant sur le fait qu'au premier ordre, c'est l'existence des relations (et leurs signes) qui détermine le comportement du système, davantage que leur quantification exacte.
SInon, en termes de validation, le modèle reproduit apparemment dans son ensemble l'évolution observée sur 1900-1970 - mais il n'est pas clair dans quel mesure il y a eu calibration sur ces données historiques, donc ce n'est pas un test suffisant. Non, comme tout modèle, on pourrait penser  comparer simplement ses prédictions avec la réalité, maintenant qu'on a plus de 30 ans de recul. Evidemment, dans le cas du World Model, ce n'est pas simple car certaines variables sont des aggrégations globales, presqu'abstraites, pour lesquelles il est difficile d'avoir les données correspondantes (ex, la "pollution") - d'autre part, après avoir insisté sur le fait que ce ne sont pas des prévisions à prendre sur le plan quantitatif, mais plutôt qualtitativement (en tendances, en dynamique) , essayer de faire une comparaison rigoureuse avec les observations serait un peu contradictoire. Néanmoins, dans un article de Global Environmental Change de 2008, " A comparison of The Limits to Growth with 30 years of reality",  G. Turner (du CSIRO australien) se livre à l'exercice, une comparaison des projections de 1970 avec les observations 1970-présent.
[MAJ 05/11: tiens, Jancovici vient lui aussi de reprendre cette publication sur la page de son site consavrée au Club de Rome...]
Il compare, donc, l'évolution des variables du monde réel avec celle de trois scenarios du Rapport Meadows ("B.as.usual", "technology", "stabilization" - par exemple, "technology" inclut ressources quasi-illimitées, 75% des matériaux recyclés, pollution réduite de 3/4, contrôle démographique, rendements agricoles doubles), - les deux premiers senarios mènent à un effondrement à plus ou moins long terme, principalement à cause de la déplétion des ressources et de la pollution. Turner indique que nous semblons, surprise, plutôt globalement en phase avec le scenario "business as usual".
Par exemple, "population":

Pour "service per capita"

Ici, cette variable regroupant des éléments assez différents et dont l'évolution est assez dispersée, Turner et al. plotent, pour illustration, la consommation d'électricité per capita (courbe supérieure) et le taux de lettrisme (courbes du bas, jeunes et adultes).

Pour "Food per capita":



Pour "industrial output per capita":

Pour "remaining non-renewable ressource"

Ici, Turner n'a considéré que les combustibles fossiles, arguant que pour les minérais, les ressources sont assez larges (ou les minérais substituables les uns aux autres) pour ne pas être limitantes à un horizon raisonnable - la courbe du haut est celle avec des hypothèses hautes sur les réserves, celles du bas avec des hypothèses basses.

Pour "pollution" :

Ici Turner a considéré la concentration atmosphérique de CO2 comme un proxy de la pollution globale - idéalement il faudrait prendre en compte métaux lourds, polluants organiques, NOx, SOx, substances destructrices d'O3, résidus de pesticides, etc... mais Turner prétend manquer de données aggrégées sur d'assez longues périodes de temps pour ces éléments. On peut ne pas être d'accord avec cela, car il me semble me rappeler que le CO2 est justement une des  "pollutions" (le terme ne s'applique d'ailleurs pas très bien...) dont l'émission dans l'environnement ne diminue pas avec l'accroissement du PIB, alors que les fameuses courbes de Kuznets marchent sinon pour certains autres polluants... A confirmer (c'est d'ailleurs un des points dont il faudrait vérifier l'implémentation dans le World Model).

Au final, malgré les limites de l'exercice, Turner en déduit que tout cela conforte plutôt le World Model: si ce modèle souffrait de graves erreurs, il serait improbable d'obtenir une comparaison favorable. En tout cas, ca ne semble pas l'invalider.
Turner conclut, et il semble difficile de ne pas être d'accord avec lui, en indiquant que les problèmes actuels de peak oil, de changement climatique, de disponibilité en eau, de production agricole (j'ajouterais, de déforestation, de biodiversité, de pertes de sols, etc...) "résonnent" étrangement avec les mécanismes de rétroaction qui entrent en jeu dans le scénario standard de "overshoot and collapse" du Rapport Meadows, et que  "Unless the LtG is invalidated by other scientific research, the data comparison presented here lends support to the conclusion from the LtG that the global system is on an unsustainable trajectory unless there is substantial and rapid reduction in consumptive behaviour, in combination with technological progress."

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Commentaires

Merci pour cet update très intéressant !
Ce qui est assez hallucinant est que la notion "d'overshoot and collapse" comme tu dis est assez facile à comprendre : pour les systèmes naturels, les constantes de temps sont tellement longues qu'il peut se passer des décennies avant que l'on ne se prenne la conséquence de nos actions en pleine poire, décennies durant lesquelles on ne fait rien, et donc on souffre d'autant plus des conséquences. L'exemple du réchauffement climatique est typique. Donc en fait, tout le monde connaît ce modèle sans le savoir.

Maintenant, la vraie (et la seule) question est l'intensité du feedback négatif. Par exemple, certes, le CO2 est une mesure de la pollution, mais l'impact de son accroissement sur la population me paraît très très difficile à estimer. Il est vrai toutefois que cette espèce de loi de Murphy des problèmes (épuisement du pétrole au moment où le CO2 va être maximum) est une conséquence directe de l'overshoot, qui fait que plein de problèmes catastrophiques vont arriver quasiment en même temps, et que cela risque de faire très très mal en conséquence.
Commentaire n°1 posté par Tom Roud le 01/11/2009 à 12h15
salut tom
oui en effet cette histoire de délai dans les "emmerdements" qui s'accumule est un point que les auteurs abordent plusieurs fois dans le rapport. Ils notent notemment que dans le scenario Business As Usual, il y a un moment critique où les ressources commencent à faire défaut, la production agricole à saturer et la pollution à s'accumuler (Murphy...) et où la population, bien que commencant à être affectée par ces pb,  continue par inertie d'augmenter encore un peu...
Sur la pollution, Turner dans son papier en discute pas mal, car c'est un point assez incertain et pour lequel on manque de données globales. il indique "At current pollution levels, the LtG appears to over-estimate the impact (e.g., 0.2% reduction in life expectancy)." mais aussi: "At two or three times the 1970 levels of global pollution—i.e., observed data and “standard run” scenario output at 2000—the impacts on health and agriculture are assumed in World3 to be very low, only becoming substantial at significantly higher levels. For example, at 40 times the 1970 levels of pollution, in the World3 model assumes a 10% reduction in average life expectancy, and this accelerates non-linearly as pollution increases". ...
Réponse de ICE le 02/11/2009 à 11h38
Super travail en tout cas, bravo.
Commentaire n°2 posté par Presque anonyme le 03/11/2009 à 08h16
Je signale au passage que les principaux auteurs du rapport Meadows ne sont pas restés inactifs durant toutes ces années. Ils ont publié une seconde puis une troisième version de leur rapport en 1992 ("Beyond The Limits") et en 2004 ("Limits to Growth: The 30-Year Update"). Ces révisions ont été mises à jour avec de nouvelles données, un nouveau diagnostic sur l'état du monde, et une présentation plus didactique et progressive de leurs travaux.

Car si les résultats du modèle World3 restent fondamentalement les mêmes dans la dernière révision datant de 2004 que dans la révision initiale de 1972, les auteurs ont beaucoup appris de leurs erreurs au sujet... de la psychologie de leurs semblables. Ainsi, dans la dernière révision, ont-ils essayé de désamorcer la plupart des erreurs de raisonnement que la première version de leur rapport avait suscités chez les lecteurs et les critiques et d'éviter des pièges qu'elle avait rencontrés.

Cela ne me semble pas très clair dans le billet de ICE (sans doute n'était-ce pas très clair dans le premier rapport Meadows), alors je vais rappeler ici les 3 éléments fondamentaux qui, selon l'équipe Meadows, engendre inévitablement un effondrement :

1 - une *croissance* de l'économie physique qui tend à être *exponentielle*

2 - l'existence de *limites physiques*, à la fois aux sources de matières premières et d'énergie qui permettent à la population de vivre et à l'économie de fonctionner, et aux puits qui absorbent les déchets résultant de l'activité humaine

3 - l'existence de *retards* : les signaux qu'émettent les limites physiques lorsqu'elles sont dépassées sont déformés ou rendus incompréhensibles, leur réception retardée, leur existence niée ; lorsqu'elles les entendent, la réponse de l'économie et de la population à ces signaux est également différée

Par ailleurs, l'étude montre qu'il existe un facteur aggravant à ces 3 caractéristiques : le fait que les limites physiques soient susceptibles d'érosion lorsqu'elles sont dépassées. Autrement dit, lorsqu'un seuil-plafond est dépassé, il descend ; il descend d'autant plus qu'il reste dépassé longtemps et d'autant plus qu'on va loin au-delà du point de dépassement. Pour chaque limite, cette érosion peut être un phénomène fortement non-linéaire.

Pour terminer, j'ajoute que la traduction de la première révision (1972) est épuisée depuis longtemps et non réimprimée ; elle peut être donc difficile à trouver. Aucune traduction des deux autres révisions (1992, 2004) n'existe : alors que des traductions de ce texte leur ont été présentées, aucun éditeur français n'a jusqu'à présent accepté de les publier (ce qui, reconnaissons-le, ne facilite pas l'information sur le sujet de la croissance).
Commentaire n°3 posté par HollyDays le 03/11/2009 à 22h39
merci pour ces informations - j'avais effectivement lu qu'il y avait eu des updates au 1er rapport: mais ce qui m'intéressait dans ce post c'était de voir très grossièrement ce qu'on pouvait dire de la "validité" ou non de ses ppales conclusions (c'est pour ca que je le résume cavalièrement et renvoie à Janco...) , et l'article de Turner indiquait qu'apparemment dans ces updates Meadows et al. ne cherchait pas vraiment à comparer leurs projections aux données... faute de pouvoir vérifier ca je m'en suis tenu à turner.... je serais curieux de lire les updates, cela dit, ca doit être évidemment intéressant.
Réponse de ICE le 04/11/2009 à 19h28
Petit oubli de mon commentaire précédent :

- en 2004, l'équipe Meadows estimait qu'il faudrait encore une décennie pour que soient clairement visibles les conséquences du dépassement de l'empreinte écologique humaine au-delà du niveau durable, et deux décennies pour que la réalité de cette surcharge soit largement reconnue par l'humanité (cela nous mène aux alentours de 2025...)

- en 2004, l'équipe Meadows projetait de publier une quatrième révision de son rapport pour le 40ème anniversaire de sa première version, en 2012. Si les éditeurs français refusent de publier la traduction de la 3ème révision parce qu'elle date un peu (5 ans d'âge, que c'est long !), espérons qu'ils acceptent d'en publier la 4ème lorsque celle-ci sera traduite.
Commentaire n°4 posté par HollyDays le 03/11/2009 à 22h53
Je confirme que dans leur révision de 2004, Meadows et al. ne cherchent pas spécialement à montrer la justesse de leurs projections de 1972. A mon avis, c'est tout bêtement parce que, lorsqu'on sait qu'on a raison contre tout le monde, et que, des années après, l'Histoire vous donne raison, il ne sert à rien de sauter comme un cabri en criant «Voyez ! Voyez ! J'avais raison, j'avais raison !» : c'est totalement contre-productif. La plupart des gens ont horreur de se faire prouver par A + B qu'ils ont eu tort. Et Meadows et al. sont suffisamment intelligents pour le savoir.

Par ailleurs, tout au long de leur livre, Meadows et al. insistent beaucoup sur le fait que les valeurs numériques précises qui sont calculées par le modèle n'ont pas grande importance : c'est l'évolution générale des variables au cours du temps qui compte, pas le fait que telle ou telle variable prenne telle ou telle valeur à telle ou telle date. En confrontant de manière détaillée les valeurs projetées de ces variables à leur valeur observée 20 ou 30 ans plus tard, Meadows et al. auraient juste prouvé une chose : qu'ils manquent singulièrement de cohérence.

Néanmoins, dans la préface des auteurs de leur révision de 2004, on trouve un sous-chapitre long d'une page, intitulé "Les limites à la croissance disait-il vrai ?". Où Meadows et al. commencent par dire que cette question, c'est le langage des médias et non le leur.

Et dans un des paragraphes de ce sous-chapitre, ils se laissent aller à citer les valeurs numériques de quelques variables calculées par le modèle de 1972 pour l'an 2000, et à indiquer que ces projections correspondent bien aux valeurs réelles de l'an 2000 : taille de la population mondiale (passée de 3,9 milliards d'individus en 1972 à environ 6 milliards en 2000), production céréalière mondiale (passée de 1,8 à 3 milliards de tonnes par an entre 1972 et 2000.) Ils auraient pu citer également la production mondiale de céréales par individu (qui ne dépend que des 2 précédentes variables), dont, en 1972, ils projetaient - envers et contre tous - la fin de la hausse puis la baisse à partir du milieu des années 1980.

Meadows et al. ajoutent aussitôt après que cela ne prouve pas que World3 était vrai en 1972 : seulement que construire un tel modèle à l'époque n'était pas quelque chose de totalement absurde, et que les hypothèses sous-jacentes à ce modèle et les conclusions que Meadows et al. en ont tirées à l'époque méritent toujours l'intérêt aujourd'hui.

Bref, que le modèle de World3 de 1972 se soit trompé ou non sur les valeurs numériques exactes qu'il donnait, cela n'invalide en rien les 3 éléments fondamentaux modélisés dans World3 et qui engendrent systématiquement un effondrement économique : (1) une croissance exponentielle, (2) l'existence de limites physiques indépendantes des hommes, et (3) des retards à la prise en compte des signaux en provenance des limites lorsqu'elles sont dépassées et des retards à la réaction pour revenir dans les limites.
Commentaire n°5 posté par HollyDays le 05/11/2009 à 16h26
bonjour,

euh, dire que, en gros, ce qui condamne le système, c'est la croissance exponentielle et l'existence de limites physiques indépendantes de l'humanité, c'est tout de même pas un scoop.
Plus intéressant par contre cette notion d'alarme retardée qui accélère l'effondrement éventuel.
problème: sommes-nous déjà dans ce stade?
Commentaire n°6 posté par meteor le 08/11/2009 à 10h04
salut
j'aurais tendance à être d'accord avec toi mais aussi avec les reactions ci-dessous: c'est sûr, ce n'est pas un scoop en soi - et je suis sûr que si tu décris le sytème de façon "deshumanisée", dans mentionner l'humanité et la planète, bon nombre de gens indiqueront intuitivement la même conclusion - mais dire que ca s'applique à l'espèce humaine, sur Terre, et surtout à un horizon temporel pas si lointain (voir quasi actuel) ca semble paraitre un peu moins évident à bon nombre de personnes (et comme dit Hollydays, surtout dans les 70) - sans doute parce que nous c'est "différents", nous sommes promis à un destin glorieux c'est le sens de l'histoire... 
J'ajouterais, ce n'est peut-être pas un scoop dans le cas du scenario BAU, mais ca devient plus intéressant quand on regarde ce qu'il se passe avec des hypothèses optimistes (technologie, nourriture, pollution, etc...)...
En tout cas, on peut tombre d'accord sur le fait que ca va sans dire, mais que ca va mieux en le disant.
Réponse de ICE le 09/11/2009 à 11h52
@ meteor : ce n'est pas un scoop, sauf que personne n'a l'air d'avoir trop compris cela en haut lieu, ni dans la population générale, probablement du fait de "l'effet retard".
Commentaire n°7 posté par Tom Roud le 08/11/2009 à 15h34
Pas un scoop ? Pourtant, du côté des économistes en vue, des journalistes et aussi des politiques, c’est toujours considéré comme une simple hypothèse, et non comme une réalité... Je rappelle que depuis les années 1980, l’eldorado des économistes et des hommes politiques reste encore et toujours un retour à la croissance des Trente Glorieuses. Espérance que la presse grand public continue à entretenir quotidiennement en faisant comme si ce retour était matériellement possible.

En même temps, vous avez raison, meteor : même si le nombre de gens qui l’ont compris reste faible, ce n’est pas vraiment quelque chose de totalement nouveau. En fait, cela fait près de 40 ans que cela est bien compris par les spécialistes, et les premiers à l’avoir compris et l’avoir publié, c’est... bah, l’équipe Meadows, tiens, justement ! Celle dont, précisément, il est question dans ce billet de ICE, et dont le rapport – celui dont parle ICE ici – avait fait scandale à l’époque.

Scandale ? Rappelons-nous qu’en 1972, on venait de vivre près de 30 ans de croissance physique forte et ininterrompue à l’échelle mondiale (et cette période des Trente Glorieuses n’était pas encore finie) : dans l’esprit de tous, la croissance perpétuelle était un acquis de notre civilisation, au même titre que la théorie de la gravitation, la médecine, la démocratie ou le principe des congés payés. Il fallait une sacrée dose de folie pour prétendre que la croissance physique aurait un jour une fin : dans le genre scoop et anti-pensée unique, cela se pose là...

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Pour répondre à votre seconde question, je vais reprendre la manière dont le discours de l’équipe Meadows a évolué avec le temps.

En 1972, ils ont publié « Limits to Growth » (« Limites à la croissance. ») Ils y écrivaient que, selon eux, la croissance aurait un jour une fin, mais qu’il existait encore une marge possible de croissance physique. En 1992, ils ont révisé leur livre pour la première fois, et ils ont changé son titre en « Beyond The Limits » (« Au-delà des limites. ») Ce titre à lui seul résume le fond du livre révisé : pour Meadows et al., en 1992, certaines limites avaient déjà été dépassées, touchant aussi bien les sources et que les puits d’absorption planétaires. Pour eux, il n’y avait déjà plus de marge de croissance physique tous azimuts possible. Or depuis 1992, il est manifeste qu’aucune politique économique n’a véritablement pris en compte ce constat. Pis encore : la période 1994-2007 a été une période de croissance plutôt forte au niveau mondial (même si cette période n’a pas atteint les records des Trente Glorieuses), ce qui a encore accentué le dépassement des limites déjà dépassées, et qui a permis de dépasser de nouvelles limites.

Mais au fait, de dépasser des limites, est-ce que c’est grave ?

Pour faire court, les limites planétaires ressembleraient plus à des élastiques que l’on étire un peu trop qu’à des murs de brique que l’on se prendrait en plein figure. On peut se permettre de les dépasser tant qu’on ne va pas trop loin au-delà, et tant qu’on ne reste pas au-delà trop longtemps. Il suffit de revenir ensuite, non juste à la limite, mais en deçà, le temps que la source ou le puits d’absorption en question se reconstituent (lorsqu’ils sont renouvelables, ce qui est le cas pour la plupart d’entre elles.)

Un des problèmes – celui que vous relevez et que, si je ne me trompe pas, vous découvrez – est celui des retards, ou des « délais » si vous préférez :
* le délai entre le moment où est émis un signal de dépassement d’une limite et celui où il est reçu par la société ou l’économie,
* le délai entre sa première réception et sa première bonne réception,
* le délai entre sa bonne réception et sa prise en compte par les dirigeants,
* le délai entre la prise en compte par les dirigeants et leur prise de décision pour corriger le tir,
* le délai entre la prise de décision effective et la fin de la mise en œuvre de l’action décidée,
* le délai entre la fin de la mise en œuvre et le moment où l’action décidée produit réellement un effet.

L’histoire des CFC et de l’ozone stratosphérique est un exemple éclairant de chacun de ces délais, et dans la dernière révision de leur livre, Meadows et al. consacre un chapitre entier à cette histoire. Pour ne parler que du dernier délai que j’évoque ci-dessus : il s’écoule plusieurs décennies entre le moment où l’humanité cesse d’émettre des CFC destructeurs d’ozone stratosphérique, et le moment où les CFC déjà relâchés dans l’atmosphère sont suffisamment éliminés pour ne plus détruire l’ozone stratosphérique de manière significative. Et ce pour exactement la même raison que celle pour laquelle il s’est écoulé plusieurs décennies entre le moment où l’humanité a commencé à relâcher des CFC dans l’atmosphère et celui où on a commencé à constater une destruction de l’ozone stratosphérique.

Un problème supplémentaire, et tout aussi important, mentionné par Meadows et al. est le fait que les limites peuvent être *érodées* lorsqu’elles sont dépassées. Un peu comme un plafond qui ne bougerait pas tant que l’on reste en dessous de lui, mais qui descendrait petit à petit dès lors que – et durant tout le temps où – l’on se trouve au dessus de lui. Cela fait partie d’un cercle vicieux (Meadows et al. appellent cela une boucle de rétroaction positive, car c’est un phénomène qui s’auto-amplifie avec le temps) qui augmente les chances d’un effondrement lorsque des limites sont dépassées.

Peut-on revenir en deçà des limites ?

Lorsque les limites ont déjà été dépassées, il y a en gros 2 manières de revenir en deçà de la limite : via une oscillation autour d’un point d’équilibre sous la limite, ou via un effondrement. En général, ce qui détermine le mode de retour sous la limite est le type de dépassement : un dépassement court et pas très loin au dessus de la limite a tendance à engendrer une oscillation, un dépassement prolongé et/ou loin de la limite engendre plus facilement un effondrement.

Enfin, un élément fondamental de votre question, meteor, est de savoir combien de limites planétaires l’humanité a-t-elle déjà dépassé ?

Car notre monde est constitué d’innombrables limites, mais qui ne sont pas indépendantes les unes des autres (car nous vivons dans un environnement naturel dont les constituants sont largement interconnectés). C’est sans doute la question à laquelle il est le plus difficile de répondre, et c’est pour cela que Meadows et al., dans la dernière révision de leur livre, consacrent leur plus gros chapitre, soit plus d’un quart du livre, à énumérer les différents sources et puits d’absorption sur lesquels notre société et notre économie reposent, et à essayer de faire un état des lieux des limites correspondantes, en se basant sur l’état des connaissances actuelles.

Leur conclusion n’est pas sans appel – c’est un sujet trop délicat et trop sujet à polémiques. On peut toujours jouer les autruches et refuser en bloc tous les articles sur lesquels repose le constat du livre. Néanmoins, à titre personnel, il me paraît (au mieux) très hasardeux de prétendre que les limites de la *plupart* des sources et puits d’absorption sur lesquels reposent notre société et notre économie n’ont pas encore été franchies.
Commentaire n°8 posté par HollyDays le 08/11/2009 à 16h05
Petite correction de ma réaction précédente : en me relisant, je me rends compte que j’ai été un peu vite en illustrant un des délais au sujet de l’ozone stratosphérique. Je préfère me corriger avant qu’on me fasse (à raison) la remarque.

Entre le moment où l’humanité a commencé à relâcher des CFC dans l’atmosphère et celui où on a commencé à constater une destruction de l’ozone stratosphérique, il y a eu non pas 1, mais 2 délais : (1) le temps qu’il a fallu à l’humanité pour relâcher suffisamment de CFC pour que cela ait un effet (les émissions annuelles de CFC ont commencé par être faibles et n'ont cessé de croître ensuite), et (2) le temps qu’il faut à une molécule de CFC pour rejoindre la stratosphère (une quinzaine d’années si ma mémoire est bonne).

Entre le moment où l’humanité cesse d’émettre des CFC destructeurs d’ozone stratosphérique, et le moment où les CFC déjà relâchés dans l’atmosphère sont suffisamment éliminés pour ne plus détruire l’ozone stratosphérique de manière significative, il y a également 2 délais, dont l’un est différent : (1) le temps que les CFC qui se trouvaient encore dans les basses couches de l’atmosphère lorsque les hommes ont cessé de relâcher des CFC, rejoignent la stratosphère, et (2) le temps que le chlore résultant de la décomposition des CFC, qui s’est accumulé dans la stratosphère et qui détruit l’ozone soit à son tour éliminé, de manière naturelle.
Commentaire n°9 posté par HollyDays le 09/11/2009 à 00h48
merci pour toutes ces réponses très circonstanciées.
Lorsque je disais "pas un scoop" c'était d'un point de vue assez bêtement, j'en ai un peu honte du coup, mathématique, exponentiel et limites ne faisant pas forcément bon ménage.
Du côté de cette notion de retard,et bien, disons que je l'avais aussi, mais de façon intuitive.
Pour les CFC, apparemment, on était encore dans la limite élastique, mais on a peut-être eu de la chance, cette fois...
Pas sûr que pour ce soit à chaque fois pareil, car pour les CFC l'enjeu économique était très faible, surtout au regard de ce qu'est l'enjeu énergétique actuel.
Commentaire n°10 posté par meteor le 09/11/2009 à 14h59
En réaction au dernier commentaire de ICE : «ca devient plus intéressant quand on regarde ce qu’il se passe avec des hypothèses optimistes (technologie, nourriture, pollution, etc...)...»

Comme meteor l’indique, «ce qui condamne le système, c’est la croissance exponentielle et l’existence de limites physiques indépendantes de l’humanité.» Cependant, nombreux sont ceux qui acceptent cela du bout des lèvres, mais qui professent – et sont convaincus – que la technologie nous sauvera malgré tout de ce mauvais pas (comme elle l’a toujours fait jusqu’à présent, disent-ils.)

Un des nombreux apports du rapport Meadows est de montrer ce que peut – et ne peut pas – apporter la technologie pour répondre au problème de la croissance. Cela rappellera sans doute Malthus à certains esprits chagrins, mais en gros, l’idée qui émerge de leurs travaux, c’est que le progrès technologique ne suffira pas résoudre le problème. Même si ce progrès technique est une des conditions absolument indispensables pour éviter un effondrement, et même si, dans tous les cas, la technologie permet de *retarder* l’échéance de l’effondrement, le seul progrès technique ne permet pas d’éviter un effondrement.

Pourquoi ?

Parce qu’il faut du temps entre le moment où une découverte majeure est faite et celui où elle est enfin utilisée de manière généralisée dans l’économie mondiale (c’est encore un autre de ces délais dont je parlais précédemment). Regardez par exemple le temps qu’il a fallu pour généraliser l’électricité, la voiture, l’aviation, la maîtrise civile de l’atome, les ordinateurs, ARPAnet/Internet, les téléphones portables, … une fois que ces outils ont été découverts ou inventés. En fait, Meadows et al. fixent arbitrairement ce délai de généralisation mondiale à 20 ans. En pratique, c’est plutôt court (donc plutôt optimiste). Et même en réduisant ce délai (par exemple à 5 ans), cela n’évite toujours pas l’effondrement : les dégâts de la croissance exponentielle finissent toujours pour augmenter plus vite que ce qu’arrive à absorber le surplus de progrès technologique.

In fine, même si on suppose que l’on finit par découvrir (à temps) des systèmes efficaces de contrôle de la pollution, découvrir des réserves de ressources non renouvelables en quantité plus grande que ce dont on a connaissance aujourd’hui (quantité fixée dans le scénario au double de la quantité communément admise), améliorer encore le rendement des terres cultivées et généraliser à l’échelle mondiale les programmes de lutte contre l’érosion des terres agricoles – érosion que l’on l’observe déjà aujourd’hui, y compris dans les pays très développés – on n’arrive malgré tout pas à éviter un effondrement.

Cela est dû au fait qu’à force de repousser un peu les limites les unes après les autres (ce qui, à chaque fois, consomme du capital ; capital qui ne peut, du coup, pas être utilisé pour autre chose, par exemple l’investissement), on finit par se prendre toutes les limites en même temps au lieu de se les prendre une par une. La quantité de capital nécessaire pour y faire face devient alors supérieure à la quantité de capital disponible au sein de l’économie. Autrement dit, on est incapable de tout financer. Et on est alors obligé de faire des arbitrages, en particulier de sacrifier une partie de notre système productif en le laissant se déprécier au-delà de ce qu’il faudrait, voire en l’abandonnant en l’état (je parle ici de déprécation physique, autrement dit d’usure et d’obsolescence, pas de dépréciation comptable). Cette dépréciation touche bien sûr le capital industriel, mais aussi le capital de services (donc le système de santé, le système éducatif, le système de planning familial et de contrôle des naissances, le système des infrastructures de transport de masse, …)

Tout cela ressemble à un scénario noir. En même temps c’est quelque chose que les économistes connaissent bien : ils s’appellent cela… une sévère récession.
Commentaire n°11 posté par HollyDays le 09/11/2009 à 15h55
Ces commentaires font froids dans le dos, plus encore que le rapport Meadows et ces updates.

Vous parlez de dépasser les limites pour ensuite en revenir. A quel prix?
D'ailleurs je n'ai pas compris, des limites élastiques... prenons par exemple un champ qui nourrie 10 personnes. Elles sont désormais 20, comment on agrandit le champ, en augmentant sa productivité? Mais les limites sont quand on ne peut plus augmenter cette productivité,non?

Même si vos analyses divergent, la conclusion reste inéluctablement le même... quoiqu'on fasse (investissement dans les énergies renouvellables, stockages du CO2...) on va droit dans le mur et à l'effondrement(c'est d'actualité).
Ces rapports (comme le dernier de l'IAE) donnent l'impression que la technologie nous offre le luxe de comptabiliser, spéculer, quantifier notre chute.

C'est peut etre cette distance face au réel, ce cocon scientifique qui permet à l'hotesse du GIEC, de l'IAE, du World Model de dire "on va s'écraser" et que les passagers continuent tranquilement de regarder son écran de télé insérer dans le siège de l'avion.

La encore je fais pas avancer le débat je voulais juste diluer des chiffres par un peu d'humanité, c'est ce qu'on essaye de sauver, entre autre.

Une derniere question: si on provocait la chute (de ce modèle économique, qui apparemment est le centre du problème) maintenant, cela empecherait il ce drame annoncé?
Commentaire n°12 posté par Robin le 10/11/2009 à 19h09
pour ta dernière question:
il ne s'agit pas tellement de chute que d'essayer de mettre le système sur une trajectoire durable. Meadows et al montraient en 70 que c'était possible dans leur modèle (moyennant effectivement l'arrêt de la "croissance"), mais que plus on s'y mettait tard moins c'était efficace (pour éviter l'effondrement). 40 ans après, je ne sais pas ce qu'ils en pensent.
Réponse de ICE le 12/11/2009 à 13h32
A Robin : à propos de « l’élasticité » des limites

Que les limites soient, pour la plupart d’entre elles au moins, élastiques n’est pas quelque chose de très évident à comprendre (pour ma part, il m’a fallu pas mal de temps.) Ce n’est pas évident, notamment parce que souvent, quand on pense dépassement de limite, on pense à un mur de briques et à quelqu’un qui fonce dedans (la limite étant le point à ne pas dépasser, c’est-à-dire le mur lui-même). Ce qui n’est pas forcément la bonne image.

En fait, tout dépend de ce qu’on appelle le point limite. Pour reprendre la métaphore de l’élastique, certains placeront le point limite de l’élastique à l’étirement maximum au-delà duquel l’élastique casse. Sauf que bien en-deçà de cet étirement, il y a une autre limite d’étirement au-delà duquel l’élastique ne casse pas, mais reste néanmoins détendu, une fois que l’on arrête de tirer dessus : s’il ne retrouve pas sa longueur d’origine, s’il a perdu de son élasticité, c’est bien qu’il a subi un dommage. Autrement dit, la véritable limite durable de l’élastique serait plutôt celle qui évite un dommage réduisant la durée de vie de l’élastique : en l’occurrence le point en deçà duquel l’élastique est toujours capable de reprendre sa forme (et sa longueur) d’origine une fois relâché.

Si on applique cela aux terres arables, cela peut donner ceci : il y a effectivement une limite au rendement que l’on peut tirer d’une terre donnée sans la détériorer. Mais on peut malgré tout dépasser ce rendement limite, et obtenir des rendements encore plus élevés, notamment en utilisant des intrants de synthèse et via un certain nombre de techniques agricoles, au risque de réduire (voire détruire) un peu la couche d’humus à chaque fois.

Dans les faits, il y a des endroits sur Terre où les terres arables ont été tellement surexploitées qu’aujourd’hui, leur couche d’humus a complètement disparu et qu’il ne reste plus que la roche mère (qui, avant, se trouvait sous l’humus.) D’autres terres arables n’ont pas été surexploitées au point de dénuder entièrement le sol, mais au point d’éliminer quasiment toute la vie organique de l’humus, ce qui empêche ensuite de faire pousser des cultures avec un rendement acceptable (on rencontre notamment cette situation dans des pays très industrialisés au secteur agricole très productif.) Dans les deux cas, les terres en question finissent par être abandonnées par les agriculteurs qui, le plus souvent, vont chercher d’autres terres qui n’étaient pas encore des terres arables (par exemple, en déforestant, ou en irriguant et en fertilisant de moins bonnes terres.)

Néanmoins, cela n’est pas parce qu’on a fait disparaître une partie de l’humus d’une terre arable du fait de pratiques agricoles inappropriées, ou qu’on a fait disparaître une bonne partie de sa vie organique, que cet humus est perdu à tout jamais : un certain nombre de techniques agricoles connues permettent de restaurer cet humus. Mais évidemment, plus la couche d’humus est réduite et abimée, plus il est difficile et long de la restaurer. Bref, l’épaisseur et la qualité de la couche d’humus d’une terre cultivée : voilà une donnée typique, dont la limite est susceptible d’être érodée puis restaurée, et qui influence énormément les rendements agricoles qu’on obtient de cette terre.

Enfin, autre limite concernant les terres cultivées, à laquelle on pense trop peu souvent : dans de nombreux pays (notamment développés), la surface de terres agricoles se réduit depuis plusieurs décennies au profit de villes, de routes, de zones industrielles ou bâties, de parkings, … En France, c’est le cas depuis au moins 30 ou 40 ans, et entre 1992 et 2000, par exemple, cette artificialisation des terres a augmenté en moyenne de plus de 1,5% par an. Là aussi, il y a une limite, qui concerne non le rendement à l’hectare mais la production totale possible : quand il y a moins de terres cultivées, la production agricole a tendance à se réduire !

Si, maintenant, on applique « l’élasticité » des limites aux ressources halieutiques (attention, les chiffres que je donne ici sont volontairement fantaisistes, ils ne sont là que pour comprendre le fond du problème) : supposons que la population mondiale de poissons qui vit dans les mers soit capable de produire, mettons par exemple, 10 000 tonnes de poisson par an (via les naissances d’alevins et la croissance des poissons déjà nés). Alors la pêche des hommes peut sans problème prélever de la mer jusqu’à 10 000 tonnes de poissons chaque année : la ressource, renouvelable, n’est pas prélevée plus vite qu’elle se renouvelle.

Si, par contre, la pêche des hommes prélève, mettons par exemple, 20 000 tonnes de poisson par an sur la même population mondiale de poissons, alors le prélèvement des hommes excède le rythme de renouvellement de la ressource. On note alors 3 choses :

1 - Si ce prélèvement excessif ne cesse pas de manière volontaire et se répète d’année en année, il finira par s’arrêter de lui-même lorsque les quantités pêchées s’effondreront parce que le poisson a disparu des mers. Si cela arrive, le poisson ne pourra en aucun cas repeupler les mers, en tout cas pas à l’échelle humaine des temps.

2 – Chaque année de pêche qui excède le rythme de renouvellement de la ressource (le « niveau durable de pêche ») réduit la ressource existante, qui, du coup, l’année suivante, est moins capable de se renouveler : moins d’adultes engendrent moins d’alevins. C’est un exemple typique de limite susceptible d’être érodée lorsqu’on la dépasse. Le « niveau durable de pêche » se retrouve un peu plus bas l’année suivante parce qu’on a mangé une partie de son capital en plus de ses revenus.

3 - Si la pêche repasse sous le niveau durable après quelques années de dépassement, alors les poissons pourront à nouveau se reproduire plus vite et reconstituer leur population. Cette population se reconstituera d’autant plus vite que le prélèvement annuel est loin en-deçà du niveau durable de prélèvement. La reconstitution la plus rapide est évidemment observée lorsque le prélèvement annuel est nul : c’est précisément pour cela, par exemple, que les biologistes marins réclament un moratoire total sur la pêche au thon rouge.

Le point 3 ci-dessus décrit un exemple typique de limite qui peut être érodée, mais qui peut aussi être restaurée. Et une fois restaurée, la pêche peut reprendre. Si cette pêche augmente à nouveau jusqu’à un niveau non durable, alors il faudra réduire le prélèvement jusqu’à ce que les stocks de poissons se reconstituent. Et ainsi de suite. Et si après de nombreuses années, on trace un joli graphique de la quantité de poissons prélevée par an, on constatera que la courbe oscille autour d’un point qui est le seuil limite de pêche durable. Cette fameuse oscillation (après dépassement de la limite) dont je parlais dans une de mes réactions précédentes.
Commentaire n°13 posté par HollyDays le 12/11/2009 à 18h37
A robin, pour répondre aux autres questions que vous posez

« Même si vos analyses divergent, la conclusion reste inéluctablement le même... »

La constante dans les résultats de Meadows et al., ce n’est pas que « quoiqu'on fasse [...] on va droit dans le mur et à l'effondrement », comme vous dites. C’est que, quoi qu’on fasse, notre croissance matérielle, tant qu’elle sera exponentielle (donc exprimée en pourcentage de ce qu’on a déjà), nous mènera dans le mur et à l’effondrement. Et c’est très différent : l’effondrement n’a rien d’inéluctable dès lors qu’on a compris et accepté son origine, parce qu’à ce moment-là, on peut éliminer le véritable nœud du problème.

« Ces rapports (comme le dernier de l'IAE) donnent l'impression que la technologie nous offre le luxe de comptabiliser, spéculer, quantifier notre chute. »

La technologie nous offre effectivement les outils pour avoir une vision assez précise des problèmes auxquels nous faisons face, vous avez entièrement raison. Mais encore faut-il que ceux qui nous gouvernent écoutent ce que disent nos instruments de mesure et d’analyse : c’est là le principal problème.

Mais contrairement à d’autres commentateurs, je ne prétendrai pas que c’est la première fois qu’une société humaine se trouve au bord d’une catastrophe, et qu’un certain nombre de ses membres de cette société réalisent le gouffre vers lequel leur société semble vouloir se jeter à corps perdu. Pour ne prendre que cet exemple : en 1933, tous les Allemands n’étaient pas prêts à se jeter dans les bras de Hitler. De nombreux Allemands n’étaient pas aveuglés par le quotidien et comprenaient très bien la grande dangerosité de cet homme. (PS: une gross’baf’ à ICE s’il me décerne un point Godwin à découper au burin sur l’écran ! ‘ttention, hein, chuis susceptible ! ;-) )

« C'est peut etre cette distance face au réel, ce cocon scientifique qui permet à l'hotesse du GIEC, de l'IAE, du World Model de dire "on va s'écraser" [...] »

Rassurez-vous, Robin : en ce qui me concerne (et je suis loin d’être le seul dans ce cas), ma capacité à prendre de la distance par rapport au réel ne me fait EN AUCUN CAS perdre le sens des réalités. Je réalise parfaitement l’énormité de certains de mes propos. Exemple typique à la limite de la caricature, ma réaction au récent billet de ICE « sur la surpopulation » : http://iceblog.over-blog.com/article-sur-la-surpopulation-37934110-comments.html#comment50003836 ; en même temps, dans cette réaction-là, mon objectif était précisément de pousser la logique de mes contradicteurs pour montrer à quel point leur position était absurde et leurs arguments hallucinants. Mais ne croyez pas qu’il s’agisse pas d’un « cocon scientifique » : il s’agit d’une capacité à raisonner (et cela s’apprend). Et je peux vous assurer que cette capacité à prendre de la distance sans perdre le sens des réalités est une force.

Alors c’est vrai, au lieu de rester parfaitement calme, je pourrais sauter comme un cabri sur ma chaise en hurlant « Hé ! Arrêtez ! On court droit à la cata’ ! Machine arrière toute, ou on va tous mourir ! » Mais – vous l’admettrez avec moi, Robin – tout ce à quoi j’arriverais en faisant cela, c’est qu’on me prenne pour un fou, quelqu’un de sévèrement dérangé du bulbe, qui serait, au pire, à enfermer, au mieux à regarder bien gentiment en disant « mais oui, mais oui, mon garçon, c’est bien ; reprends encore un peu de purée, plutôt... ». Bref, pour que mon discours soit un minimum audible, il vaut mieux que je reste calme et posé en toutes circonstances. Même si ce que j’ai à dire est hénauuurme (surtout si c’est énorme !).

« La encore je fais pas avancer le débat je voulais juste diluer des chiffres par un peu d'humanité, c'est ce qu'on essaye de sauver, entre autre. »

Ne croyez pas que ceux qui sont capables de raisonner avec plein de nombres ont perdu de leur humanité et de leur sensibilité. La meilleure preuve, c’est, pour ICE, qu’il a créé ce blog, pour moi, que je passe autant de temps à rédiger des réactions détaillées et argumentées (parce que croyez-moi, Robin, ça prend beaucoup de temps, y compris de relecture, de taper tout ça...). Nous faisons cela parce que nous croyons qu’informer correctement les gens, c’est important pour notre avenir et pour la vie de ceux qui vont nous suivre, et parce que l’inaction et la passivité face aux dangers que nous entrevoyons nous rend malade et nous révolte.

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« Une derniere question: si on provocait la chute (de ce modèle économique[...]) maintenant, cela empecherait il ce drame annoncé? »

Pour être tout à fait franc, je ne peux m’empêcher d’être extrêmement mal à l’aise face à ce genre de questions. Parce que je connais l’adage : poser une question, c’est déjà un peu y répondre. Mais bon, je vais quand même essayer.

Tout dépend de ce que vous entendez par « provoquer la chute ». Est-ce que c’est de manière brutale ? Du genre, révolution populaire et insurrection ? Si c’est bien ce à quoi vous pensez, je ne peux que vous mettre en garde contre ce genre d’idées.

Tout changement est une contrainte pour les gens. Plus le changement est rapide, plus la contrainte est forte et difficile à supporter ; et pour une même contrainte, plus une personne a accès à des ressources (naturelles, financières, ...), moins c’est difficile pour elle. Autrement dit, plus la transition est rapide, plus elle est brutale ; et plus on est riche, moins le cap est douloureux à passer. Inversement, lorsque le changement est suffisamment lent, l’évolution se fait beaucoup plus en douceur, et de manière beaucoup plus supportable pour tous.

Une révolution et une insurrection sont des événements sociaux extrêmement brutaux, et elles sont d’autant plus brutales et meurtrières que les idées qu’elles défendent sont rejetées par une part importante de la population. Et qui en souffrirait le plus, et de loin ? Réponse : ceux qui sont déjà, aujourd’hui, les plus fragiles, ceux qui souffrent déjà le plus aujourd’hui. C’est-à-dire précisément ceux au nom desquels la révolution et l’insurrection prétendent agir. Pour ne prendre que cet exemple historique : la révolution d’octobre en Russie, magnifiée et montrée en exemple par les différents régimes communistes, a, dans les faits, provoqué une guerre civile effroyable de sang versé, qui s’est conclue 3 ans plus tard par une famine et une épidémie de typhus plus meurtrières encore (toutes deux ont fait des millions de morts en quelques mois, notamment chez les paysans ; on a même vu des actes de cannibalisme, tellement les gens souffraient de la faim.)

Si, en son temps, la Révolution française n’a pas été aussi meurtrière, c’est notamment parce que le gouvernement révolutionnaire de 1789 a commencé par supprimer toutes les entraves à la liberté de production, qu'elles soient agricoles, artisanales ou industrielles – alors qu’on sortait d’un monde où les activités économiques étaient strictement encadrées par l'État ou par des réglementations qui limitaient le nombre de producteurs – et parce qu’il a supprimé une des principales taxes (et une des plus impopulaires) du pays, la dîme.

Voyez la différence avec la situation actuelle, où un gouvernement révolutionnaire devrait prendre la décision exactement inverse (créer des entraves à la production), ce qui ne pourrait que provoquer un mécontentement généralisé si la population n’adhère pas au préalable à une telle mesure. Mécontentement généralisé qui porterait en germe une guerre civile si les institutions démocratiques existantes ont été préalablement sabordées par l’insurrection. Sachant que si la population adhère au préalable à de telles mesures de restriction à la production, alors l’insurrection ne sert à rien : les institutions démocratiques offrent de bien meilleurs outils pour effectuer les changements nécessaires sans trop de casse et canaliser les mécontentements de manière pacifique.

Quel modèle économique alternatif ?

Le principal problème dans notre affaire, c’est que le modèle économique alternatif, qui ne rechercherait pas une croissance matérielle exponentielle tous azimuts et perpétuelle, est complètement à inventer. Et il ne faut pas croire que les extrêmes de l’échiquier politique actuel proposent une solution : l’extrême droite comme l’extrême gauche réclament toujours plus de croissance économique (ainsi, exiger l’augmentation forte du salaire minimum et des minima sociaux, c’est demander une part de richesse qu’on ne peut obtenir que grâce à de la croissance économique supplémentaire.) Le communisme, tel qu’il a été mis en place dans les différents pays, se moquait comme d’une guigne des ressources naturelles, tout autant que le capitalisme de l’Occident, et il raisonnait lui aussi en termes de croissance économique perpétuelle, tout comme le capitalisme financier d’aujourd’hui.

Bref, une rupture brutale et profonde dans le système actuel – à supposer qu’elle soit possible et réalisable – provoquerait, certes, un effondrement économique, qui soulagerait sans doute, dans une certaine mesure, les ressources naturelles, mais qui ne les soulagerait que pour un temps seulement (et encore... en cas de guerre, l’homme n’est pas connu pour prendre soin de son environnement : le but, quand on est en guerre, c’est fondamenta
Commentaire n°14 posté par HollyDays le 13/11/2009 à 01h08
Surprise désagréable : over-blog tronque les commentaires trop longs sans prévenir. Pas cool. Il va falloir que je retrouve la fin de mon commentaire précédent, de mémoire. Je disais donc :

Une rupture brutale et profonde dans le système actuel, comme une insurrection révolutionnaire – à supposer qu’elle soit possible et réalisable – provoquerait, certes, un effondrement économique, qui soulagerait sans doute, dans une certaine mesure, les ressources naturelles. Mais elle ne les soulagerait que pour un temps seulement (et encore... en cas de guerre, l’homme n’est pas connu pour prendre soin de son environnement : le but, quand on est en guerre, c’est fondamentalement de détruire ce que possède l’ennemi, quelles qu’en soient les conséquences pour soi-même après la guerre.) Pour un temps seulement, car une fois le calme revenu, cela ne nous empêcherait pas de faire repartir le moteur de la destruction actuelle des ressources naturelles : la recherche d’une croissance matérielle ininterrompue et sans discernement. Croissance qui serait ressentie comme d’autant plus nécessaire que la situation insurrectionnelle ou de guerre a détruit les possessions matérielles des gens.

Autrement dit, toute révolution brutale provoquée ne ferait que précipiter l’effondrement que l’on veut éviter ; les gens qui en pâtiraient le plus sont précisément ceux qui souffriraient le plus d’un effondrement économique provoqué par la pénurie de ressources naturelles ; et l’après-révolution n’empêcherait pas à nouveau la croissance économique d’être réclamée par le peuple. L’intérêt d’une révolution brutale est assez limité, du coup...

Que faire alors ?

Tant que la grande majorité des gens réclameront de la croissance (y compris celle de leur pouvoir d'achat) rien ne pourra changer. Car en la matière, les dirigeants politiques ne font et ne feront que ce que leur réclament le peuple (cela est vrai dans les pays démocratiques, mais aussi dans les régimes autoritaires qui ne sont pas des dictatures sanguinaires : la croissance économique permet d’acheter la paix sociale.)

Pour que ça change, il faut que les gens comprennent quel est le problème, quelles sont les causes du problème, et quelle est l’échelle du problème. Lorsqu’ils auront compris cela, leurs exigences vis à vis de leurs dirigeants changeront, et les changements économiques nécessaires pourront se faire. Ils pourront se faire d’autant plus vite que les gens seront nombreux à consentir à ces changements. Ils pourront se faire de manière pacifique et démocratique, ce qui permettra aussi de maintenir un filet de sécurité pour assurer aux gens les plus fragiles de passer cette transition sans trop de casse (cette casse qu’une insurrection, au contraire, provoquerait et démultiplierait.)

Et pour que les gens comprennent le problème, il faut informer. Informer, informer et informer encore. Et en premier lieu, informer ceux qui sont censés nous informer, les journalistes : car dans les faits, ils ne connaissent pas mieux le sujet que le quidam du coin, et intellectuellement, ils sont très mal armés pour le comprendre. Informer : c’est ce que fait ICE en animant ce blog, et, pour ma part, c’est ce que j’essaie de faire en y réagissant. Ça prend du temps, c’est souvent décourageant, mais malheureusement, il n’y a vraiment pas d’alternative connue qui permette de limiter les dégâts humains.
Commentaire n°15 posté par HollyDays le 14/11/2009 à 11h49

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